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Voyage dans le temps du Cheval Arabe

Voyage dans le temps du Cheval Arabe

Le 29 Février 2020, l’Association française du Cheval Arabe organisait un forum avec différentes interventions quant à la race aujourd’hui et son devenir. Christele DEROSCH, éleveuse et passionnée des origines, y a présenté une très belle histoire de la race. Nous vous invitons à la retrouver ci-dessous.

 

Introduction du Forum ACA du 29 Février 2020, Congrès ECAHO, Paris

Si nous sommes rassemblés aujourd’hui ici, c’est bien parce que de quelque horizon que l’on vienne le Cheval Arabe est à l’épicentre de notre culture, de notre imaginaire, de nos projets professionnels et de vie … c’est un patrimoine vivant qu’il nous appartient de faire perdurer et fructifier.

Bien sûr il ne mène plus les guerriers à la victoire, les chefs de tribus dans les razzias. Il est toujours parfois un présent de choix, dans le cadre de marques d’honneur ou de pratiques diplomatiques. Le fait qu’il fut sacralisé par ses références dans le Coran et les traditions prophétiques échappe à beaucoup désormais. Cependant sa sensibilité unique nourrit toujours les passions que lui vouent les hommes.

Le très important cheptel arabe présent en France, en Europe et dans le monde fait qu’on en oublierait aisément qu’il fut initialement rare et cher, qu’il faillit disparaître dans nos pays à plusieurs reprises au gré des histoires politiques et des guerres, réduisant à néant le travail immense réalisé par ceux qui s’étaient mis à son service.

Considérons qu’il est le fruit de facteurs indispensables et complémentaires : -le milieu naturel et la pertinence de la sélection des tribus dans les pays du Berceau-le travail exemplaire des missions d’achat en Orient, gouvernementales ou privées, complété par la politique volontariste des administrations- la passion des éleveurs qui génération après génération, ont réussi à continuer le travail de leurs prédécesseurs avec un empirisme extrêmement productif !

Aujourd’hui, époque oblige, beaucoup s’en remettent à de nouvelles techniques ou à des avancées scientifiques pour orienter leurs programmes d’élevage, raisonner leurs accouplements ou même conserver ou écarter un sujet de leur cheptel.…

Je me permettrai d’arguer que cela ne peut venir qu’en complément d’une connaissance minimale de ce qui fait la supériorité du cheval arabe, améliorateur universel depuis des siècles. J’en veux pour preuve la remarquable capacité de la race à préserver ses qualités et régénérer ses effectifs malgré qu’ils aient été périodiquement extrêmement décimés.

Nos quatre intervenants vont vous présenter les différentes approches contemporaines des notions d’amélioration, de sélection et d’évolution de la race Arabe. Avant cela je vous propose de remonter le temps du Cheval Arabe au travers de son histoire, depuis sa naissance au sein des tribus bédouines, jusqu’à aujourd’hui.

La sélection Bédouine

Le cheval arabe est bien sûr le produit de sélections successives qui ont été opérées dès avant l’Islam. La sélection du cheval de vitesse pour la chasse et la razzia fut effectuée à partir des quelques équidés introduits dans la péninsule arabique depuis le début de notre ère. Les grandes tribus bédouines étaient isolées du monde dans leurs déserts entre Yemen et Mésopotamie, ce qui leur permit de conserver ce cheval en le purifiant même et en exaltant ses qualités par un élevage fondé sur la consanguinité.

Consanguinité vers laquelle ils étaient inclinés tant par leur goût de pureté que par leur mode de vie. …

Cette sélection sera renforcée par les Arabes islamisés après que le Prophète Mahomet ait imposé son génie militaire et son génie politique.

Il convient de préciser que le terme « sélection » dans le contexte des tribus n’est pas du tout le concept technologique tel que nous l’entendons aujourd’hui. C’est plutôt la soumission à un atavisme culturel nomade.

La conception arabe du « cheval de sang » nous est bien connue grâce aux innombrables textes qui nous sont parvenus, tant des auteurs arabes eux-mêmes que des explorateurs orientalistes venus d’Europe. Cette conception se résume en 3 points absolument essentiels et complémentaires : la pureté de l’origine, la qualité dans l’épreuve et la perfection de l’extérieur. Ce fil conducteur sera toujours au centre des préoccupations des générations de voyageurs en Orient, acheteurs ou décideurs dans les pays importateurs.

Endogamie dans les tribus et consanguinité chez leurs chevaux

Les zootechniciens des siècles derniers sont circonspects devant la consanguinité largement pratiquée dans la sélection des Bédouins. Buffon est un fervent opposant. A l’inverse l’immense Eugène Gayot ne la repousse pas : « Qu’est-ce donc que la consanguinité, sinon la loi d’hérédité agissant à plusieurs puissances cumulées ? »

Plus le degré de parenté est rapproché entre les reproducteurs, plus les qualités (et les défauts) se perpétueront. La logique le veut ainsi. Les Bédouins appliquent à leurs chevaux ce qu’ils font dans leurs tribus, avec des mariages endogames (notamment le mariage des jeunes hommes avec la fille de leur oncle paternel qui représentent près de 50% des mariages,) ;

Les Bédouins cherchent à faire des accouplements dits “pure-in-the-strain”, c’est à dire à marier les animaux de même lignée maternelle uniquement. Chaque tribu possédait donc des chevaux issus d’une ou plusieurs familles bien précises qu’elles s’appropriaient généralement en ajoutant au nom de cette lignée le nom de leur propre famille… et faisait toute la fierté de la tribu. Concrètement, il était fréquent (et ça l’est toujours parfois) que l’on trouve dans les pedigrees 3 des 4 grand-parents avec des liens de parenté très étroits.

Exemple de double mariage (Ursus x Gomarra) en 4e génération, Ursus apparaissant une 3e fois à ce niveau. Ce pur espagnol de la Yeguada Militar, IAGO, fut champion de jumping devant toutes les autres races en franchissant deux mètres (1978)

 

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Iago

J’estime que savoir lire un pedigree pour en tirer les enseignements nécessaires à la planification des mariages devrait être une priorité pour l’éleveur au même titre de d’être capable d’évaluer le modèle et les allures de ses produitsParmi les inbreeding heureux et que l’on retrouve très fréquemment dans les pedigrees du monde entier et dans toutes disciplines, encore de nos jours, il y a tous les chevaux d’origines Crabbet traçant sur Rodania.

Rodania est une jument du désert née probablement en 1869, capturée lors de combats entre tribus des Sba’ah, (les Roala contre les Gomussa ) (confédération des Anazeh) en 1880. Elle portait les traces de ses blessures à la guerre, ce qui est riche de sens. Rodania fut vendue en 1881 aux Blunt qui en firent une jument de fondation de leur dynastie d’élevage (avec Dajania et Queen of Sheba) . Ses filles (Rose of Sharon, Rose of Jericho), ses petites-filles et ses fils se retrouvent en infusions dans les meilleurs chevaux d’Egypte, de Pologne, de Russie, d’Australie, d’Afrique du Sud et dans le monde entier !

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WH Justice – Rodania – Cass Olé – Sherazade Cabirat

Que vous inspire la composition ci-dessus ?La tête sublime du champion WH Justice, l’Etalon Noir de notre jeunesse (le pur-sang arabe Cass Olé qui tint le rôle-titre du film), Sherazade Cabirat, Top Ten pour la France au dernier championnat d’Europe d’Endurance… et le dessin de cette charismatique poulinière arabe) …Me croirez-vous si je vous dis que cette alezane est le dénominateur commun des pedigree des trois autres ? Exactement 30 fois dans le pedigree de Cass Olé, l’Etalon Noir… 112 fois dans celui de Sherazade Cabirat … et presqu’autant dans celui de WH Justice !Elle, c’est Rodania, l’ancêtre majeure de tout l’élevage arabe dans le monde. On la trouve partout, en endurance (chez les grands champions américains RO Gran Sultan et Pieraz, dans le pedigree de Persik et dans celui du Persik australien Chip Chase Sadaqa, etc), en show (chez Pepita et même 216 fois chez Marwan al Shaqab) ainsi qu’en course bien que ses descendants ne s’expriment généralement pas sur les distances courtes. Dans cette dernière discipline, les gagnants Serenity Mamlouk et Serenity Ibn Khofo (invaincu) aux USA descendent d’elle et on la retrouve même dans une bien moindre mesure dans le pedigree d’Al Mourtajez…

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Primevère – Probat – Qoheyl – Majd al Arab

 

Même exercice mais avec notre lignée maternelle maîtresse en France … Quel point commun entre cette poulinière née en 1893 à Tiaret, en Algérie, l’immense champion Probat (lui-même père de Piruet, champion du Monde de show et père de performers en endurance), Qoheyl notre meilleur représentant français aux derniers championnats du Monde d’endurance junior, et enfin le très prisé étalon de course contemporain Majd al Arab ?

Vous avez en fait devant vous un concentré de ce que nous a laissé le monument CHERIFA. Originaire de la tribu Sba’ah et de lignée Chouimi, née en 1869 et importée à Tiaret en 1874, elle ne laissa qu’un produit ! Cette Mabrouka (1878) eut 4 filles et notamment Primevère (notre photo) qui transmit une qualité d’une rare persistance après plusieurs générations. Ainsi une majorité des « Grandes Dames » de l’endurance française (les poulinières de fondation) tracent plus ou moins loin sur Cherifa : Jerezana (via Dielfa), Dja’lah (via Djenoun), Diardob (via Excelsjor) et Azia bint Djebelia (via Sbah Hani) pour ne citer qu’elles.

Grâce aux découvertes scientifiques récentes, et notamment celles sur l’ADN mitochondrial (qui n’est rappelons-le transmis que par la voie femelle), des tests formels permettent pour les chevaux comme pour les humains d’isoler nos haplogroupes (nos tribus primitives) de même que le peuple d’origine. Ainsi nous avons découvert que les variations génétiques entre les sujets descendant de Rodania et ceux de Cherifa sont infimes, ce qui nous prouve qu’elles eurent une ancêtre commune !

 

Haplotypes des lignées maternelles égyptiennes. Il est passionnant de noter, concernant la découverte du fait que Rodiania et Cherifa étaient de familles proches, que deux équipes de recherches, menées sans concertation par Mrs Bowling aux USA et Mme Glazewski en Pologne sont arrivées aux mêmes conclusions !Les Missions d’achat françaises

Depuis les Croisades, la France a toujours eu une situation privilégiée en Asie Mineure et au Moyen-Orient, ce qui lui permit de s’approvisionner en chevaux arabes de la toute première qualité. C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec le voyage de l’explorateur et zoologiste allemand Carsten Niebuhr en Arabie, de l’explorateur orientaliste suisse Jean-Louis Burckhardt en Syrie et bien sûr avec notre corps expéditionnaire français sous les ordres de Bonaparte lors de la Campagne d’Egypte que les Européens feront la distinction définitive entre le Cheval Arabe et les autres chevaux orientaux. Les Mamelouks impressionnèrent terriblement les troupes engagées : « le Mamelouk excitait notre admiration : il était lié à son cheval qui paraissait partager toutes ses passions ! » …c’est ainsi que le général Desaix prit la haute Egypte en 1798 après avoir équipé 500 hommes de cavalerie sur d’excellents chevaux du pays ! D’ailleurs, à la fin de son règne l’Empereur ne montait plus que des chevaux arabes.

Les Haras d’état (supprimés en 1790) furent rétablis en 1806, et se posa rapidement le besoin de sang neuf, les extraordinaires chevaux ramenés par l’armée d’Égypte commençant à être hors d’état de servir. La mode venait aux courses, pour imiter les Anglais. L’Empereur précise en 1808 : « j’aurais préféré des courses de durée aux courses de vitesse » … réflexion logique puisque Napoléon, chef militaire comme Mahomet, avait pleine conscience de la valeur des courses de fond !

Messieurs de Portes et Solanet, directeurs des dépots d’étalons, tirent le signal d’alarme : les reproducteurs ont été disséminés à la fermeture des haras royaux aux prémices de la Révolution Française. « Si les juments ont augmenté en nombre, elles ont bien régressé en qualité …. Le paysan, livrés à lui-même, n’a cherché qu’à élever la taille ; il a obtenu ce point, mais à quel prix ! Ces bêtes sont sans légèreté, sans forces, sans vigueur »…

Il devint donc évident qu’il fallait consacrer des budgets importants et mandater des experts pour remédier à cette pénurie. Négociés souvent de haute lutte à Alep, Constantinople, ou encore en Egypte, les émissaires envoyés en mission par la France ramenèrent sur deux siècles (1779-1970) près de 480 étalons et 130 juments.

(ces dernières n’étaient habituellement pas à vendre ce qui explique pourquoi il y en eut si peu, ajouté au fait qu’en France l’amélioration devait s’opérer par la voie mâle).

Une des missions qui eut le plus de conséquences pour l’avenir du ps arabe en France fut conduite de 1818 à 1820 par M. de Portes (directeur du Haras de Pau) accompagné du vétérinaire Damoiseau. Ils firent l’acquisition de 37 étalons (notamment le célèbre Massoud) et 2 juments. Dont la pépite Nichab, offerte à la mission, qui travailla 10 ans au Haras du Pin en croisement AA puis enfin 13 à Pompadour, en race pure. Elle mourut à 28 ans…

 

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Massoud, représenté ici par le Comte de Bonneval, Directeur du Haras de Pompadour, dans un type Koheylan fort de squelette et de musculature (alors que d’autres représentations fort différentes existent). Massoud apporta une grande contribution à la création de l’Anglo Arabe Français.

 

 

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Nichab

 

Des écuyers hors pair s’expriment magistralement sur le cheval Arabe, à l’instar du vicomte d’Aure, grand promoteur de l’équitation d’extérieur : je cite « Il pourra vous paraître étonnant que ce soit chez des hordes barbares que l’on aille chercher le type parfait du cheval mais votre surprise cessera lorsque vous saurez que, de temps immémorable l’Arabe s’occupe spécialement de ce genre d’éducation. Le cheval n’est pas pour lui, comme pour nous, un accessoire de l’existence ou un emblème de richesse… c’est toute sa vie, il partage avec lui ses peines et ses joies, ses fatigues et son repos. Sa noblesse est celle de son cheval, il a sa généalogie, connait ses filiations et peut prouver que son ami fidèle est de race noble et de sang qu’aucune mésalliance n’a pu tacher ».

La chute de Napoléon III en 1870 et les débuts compliqués de la IIIe République, avec notamment la Commune, ne nuirent en rien à la « fièvre acheteuse » française en Orient, bien au contraire : Entre 1874 et 1880 différentes missions importèrent un grand nombre de sujets, plus d’une centaine d’étalons et une quarantaine de juments. Un des plus qualiteux est incontestablement Mekain (offert à l’Empereur par le Sultan, stationné au Pin puis à Pompadour, peu utilisé malgré sa qualité, et surtout en croisement sauf en fin de vie). Un grand éleveur lui fit confiance et lui mena ses descendantes de l’illustre Nichab, Gustave Roque, et lui rendit ce bel hommage « Mekain est beau comme la poésie ! Que les poètes me pardonnent mais ce cheval peut se comparer à tout sans rien déshonorer … de qualité contestable dans quelques parties mais beau de cette beauté qui ne se détaille pas. Ces naseaux qui parlent, cet œil qui rêve, cette tête réservée aux tableaux et aux légendes » …

En 1872, un lot de 12 juments de qualité, trouvées in extremis à la fin d’une mission infructueuse, débarqua à Marseille avant de rallier Pompadour. Elles étaient d’une qualité égale aux Nichab, Koheil et Warda, les meilleures parmi les meilleures. Parmi elles une certaine Merjané … Sa première fille née en France, Berthe, n’est autre que la 4emère de Dénousté .

Fin XIXème et début XXème, bien que cela nous laisse certains regrets, la survivance du cheval arabe en France fut par et pour l’anglo-arabe. Le cheval arabe n’est plus qu’un pourcentage de l’anglo-arabe…

Dans les années 1920 certaines missions ont enfin pour objectif l’achat de chevaux susceptibles de travailler en race pure. Ces missions sont facilitées par le fait que la Société des Nations a placé la Syrie et le Liban sous mandat français. M. de Madron ramène en 1925 9 étalons tous Anazé ainsi que des notes de voyage passionnantes, des photos et son rapport sur la race chevaline pure arabe.

D’autres missions pour nos haras d’Afrique du Nord procurèrent d’excellents reproducteurs au Haras de Tiaret : notamment Bango, un shammar né en 1923 d’un mètre quarante cinq, qui eut une carrière longue et brillante ; et en Syrie El Managhi et El Obayan. Tiaret et nos dépots algériens reçurent ainsi quelques 220 étalons entre 1884 et 1945.