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Les longues rênes : guide complet, histoire, méthodes et grandes écoles

Les longues rênes : guide complet, histoire, méthodes et grandes écoles

Histoire des longues rênes

Marcher derrière son cheval, deux longues rênes courant de ses flancs jusqu’à ses mains, et parvenir à le diriger sans jamais se mettre en selle : les longues rênes sont l’une des formes les plus fines du travail à pied.

Elles servent à préparer un jeune cheval au travail monté, à affiner la direction et les transitions, à développer son équilibre, puis — beaucoup plus tard — à aborder les exercices du rassembler. Entre les mains des écuyers de haute école, elles conduisent jusqu’au piaffer, au passage et aux airs relevés.

Cette pratique possède aussi une histoire ancienne, intimement liée à celle de l’équitation savante européenne. Saumur, Vienne, Lisbonne et Jerez en préservent aujourd’hui quatre expressions vivantes, que l’UNESCO a d’ailleurs reconnues, chacune à sa manière, comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Mais avant de rêver haute école, il faut apprendre à manipuler plusieurs mètres de rênes sans les laisser traîner, savoir où se placer et, surtout, apprendre au cheval à accepter sereinement leur présence autour de son corps.

Voici donc un guide des longues rênes : leur fonctionnement, leur matériel, leur histoire, leurs méthodes, leurs bénéfices, les erreurs à éviter et la manière de débuter.

Que sont les longues rênes ?

Les longues rênes sont deux rênes suffisamment longues pour permettre à une personne à pied de guider un cheval à distance, en conservant un contact avec sa bouche (ou avec un caveçon).

Selon l’exercice, l’écuyer se tient derrière le cheval, légèrement décalé derrière une hanche, ou davantage sur le côté. Les rênes peuvent être reliées directement au filet ou passer par les anneaux d’un surfaix.

C’est ce qui distingue les longues rênes de la longe. À la longe, le cheval évolue autour du longeur. Aux longues rênes, on le conduit comme on le ferait monté ou attelé : marcher droit, tourner, changer de main, dessiner des serpentines, enchaîner des transitions, puis, lorsque cheval et humain ont acquis l’expérience nécessaire, aborder le travail latéral et les exercices du rassembler.

L’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE) le formule clairement : à travers les webconférences de l’écuyer du Cadre noir Olivier Puls, il présente les longues rênes comme un outil qui accompagne l’éducation du cheval du débourrage jusqu’au travail du rassembler, en passant par la gymnastique à l’obstacle, les attitudes recherchées étant toujours adaptées à l’âge et aux capacités du cheval.

C’est là tout leur intérêt : travailler le cheval sans cavalier sur le dos, tout en conservant une grande finesse dans les aides de direction et de contrôle de l’allure.

Longues rênes, doubles longes, longues guides : clarifier le vocabulaire

Les termes se croisent souvent, parce que le travail aux longues rênes et l’attelage sont historiquement proches.

  • Guides : en attelage, on parle traditionnellement de guides et de meneur. Le travail aux longues guides prépare le cheval à répondre à des indications venues de l’arrière, avant d’être mis à la voiture.
  • Doubles longes : le cheval est équipé de deux rênes passant par le surfaix, mais il tourne autour de la personne, comme à la longe. Cette configuration, très utilisée à Saumur, permet des allongements, une détente, ou le franchissement d’obstacles.
  • Longues rênes au sens strict : la personne se place derrière ou près de la croupe et conduit le cheval sur des tracés variés. Dans le travail académique, on parle de longues rênes académiques lorsque l’écuyer marche tout près de la croupe pour travailler le rassembler.

Philippe Karl, ancien écuyer du Cadre noir, construit d’ailleurs son ouvrage de référence, L’emploi des longues rênes (Belin), sur cette continuité : des doubles longes pour les bases et l’obstacle jusqu’aux longues rênes de haute école.

Plutôt que d’ériger des frontières absolues — le vocabulaire varie selon les traditions — retenons que les objectifs, le matériel et la position de l’humain ne sont pas les mêmes entre préparation à l’attelage, doubles longes et longues rênes académiques.

Quel matériel pour travailler aux longues rênes ?

Le matériel paraît simple. Son adaptation au cheval l’est moins.

Les longues rênes

Leur longueur doit être adaptée à la taille du cheval, à la distance de travail, au lieu et aux exercices envisagés.

Trop courtes, elles limitent les déplacements de l’écuyer et l’obligent à se rapprocher dangereusement. Beaucoup trop longues pour l’espace disponible, elles deviennent encombrantes et multiplient le risque de voir une boucle tomber au sol ou se prendre dans les jambes.

Le matériau compte tout autant : il faut pouvoir laisser coulisser la rêne et la reprendre sans perdre le contact, tout en conservant une prise confortable, par temps sec comme humide. Le poids de la rêne n’est pas un détail non plus : une rêne lourde pèse sur la bouche même quand la main ne fait rien.

À titre de repère, Olivier Puls, écuyer du Cadre noir, indique dans sa webconférence IFCE deux configurations très différentes : des longues rênes de 10 à 12 mètres avec un surfaix à anneaux latéraux lorsque la rêne extérieure travaille à distance, et des rênes beaucoup plus courtes — la longueur du cheval plus 1,30 mètre environ — pour le travail académique tout près de la croupe, où le surfaix n’est plus obligatoire. Ce seul écart montre qu’il n’existe pas « une » longue rêne, mais un outil qui change avec la place de l’écuyer.

Le surfaix : utile, pas obligatoire

Le surfaix à anneaux n’est pas indispensable. On peut travailler aux longues rênes sans surfaix, les rênes allant directement de la main au filet — c’est même le cas du travail académique tout près de la croupe, comme le rappelle Olivier Puls.

Le surfaix trouve son intérêt dans certaines configurations : en doubles longes, sur le cercle ou à l’obstacle, et lorsque la rêne extérieure travaille à distance. Il guide alors les rênes et évite qu’elles ne descendent dans les jambes.

S’il est utilisé, il doit être correctement ajusté et suffisamment stable pour ne pas tourner autour du cheval sous l’action des rênes. Le choix de l’anneau modifie l’orientation de la rêne, donc la façon dont l’action de main est transmise : les différents passages ne sont pas de simples détails de sellerie.

Le filet ou licol

Le travail aux longues rênes se fait sur le filet : c’est la bouche qui reçoit les indications de la main, comme en selle. D’où l’exigence d’une main légère, d’autant plus que la longueur des rênes amplifie la moindre maladresse.

Avec un cheval qui découvre le dispositif, l’enjeu n’est pas d’obtenir une attitude de dressage : il est de lui apprendre à comprendre les demandes, à accepter les rênes sur son corps et à rester calme lorsqu’elles changent de position.

Certains préfèrent travailler en licol.

Stick, chambrière ou fouet

Un stick ou une chambrière prolonge l’action corporelle de l’écuyer ; en attelage, le fouet joue ce rôle d’aide.

Il ne s’agit pas de « pousser » continuellement le cheval, mais de disposer d’une aide qui précise une demande à distance, puis se tait.

L’IFCE consacre d’ailleurs ses formations sur le sujet au matériel, à la tenue des rênes, à la place du longeur et à la progression des exercices — autant de signes que la pratique ne se résume pas à attacher deux grandes rênes au filet.

Des piliers aux longues rênes : une longue histoire

Les longues rênes appartiennent à une histoire plus vaste : celle du travail du cheval à pied.

Dès que les traités d’équitation se multiplient, au XVIe siècle, les gravures montrent des chevaux travaillés en main, à la longe ou attachés à un pilier. Le travail à pied n’a jamais été une invention tardive : il accompagne l’équitation savante depuis ses débuts.

Pluvinel et le travail aux piliers

Antoine de Pluvinel (1555-1620), écuyer principal et sous-gouverneur du jeune Louis XIII, avait été pendant six ans l’élève de Giovanni Battista Pignatelli à Naples, berceau de l’équitation académique de la Renaissance.

Son œuvre a connu une histoire éditoriale mouvementée. Après sa mort, une version non révisée de son manuscrit est publiée en 1623 sous le titre Le Maneige royal, avec les gravures de Crispin de Pas. Son ami René Menou de Charnizay en publie en 1625 la version complète et fidèle : L’Instruction du Roy en l’exercice de monter à cheval, rédigée sous forme de dialogues avec le roi.

On y trouve deux dispositifs promis à une longue postérité :

  • le pilier unique, autour duquel on enroule la longe, qui sert à assouplir le jeune cheval et à lui apprendre les voltes ;
  • les doubles piliers, entre lesquels le cheval apprend à se mettre sur les hanches, puis à préparer les sauts d’école.

On attribue souvent à Pluvinel l’invention des piliers, mais cela reste discuté : d’autres auteurs de son époque en font mention. Il est plus juste de dire qu’il les a codifiés et popularisés dans les cours européennes.

Les piliers ont toutefois un défaut majeur, que les écuyers finiront par pointer : ils fixent le cheval et s’opposent au mouvement en avant. C’est dans la recherche d’un travail à pied qui conserve le mouvement que les longues rênes vont prendre leur place.

Pour retrouver l’histoire telle qu’elle avait été racontée initialement sur ABC du Cheval, voir Histoire des Longues Rênes, de Sandrine Dhondt.

Federico Mazzucchelli, un jalon majeur

Le nom de Federico — ou Federigo — Mazzucchelli est incontournable.

Né à Brescia en 1747, issu d’une grande famille lombarde, il étudie à Rome et se passionne très tôt pour l’équitation. Jacobin convaincu, emprisonné en 1794 pour ses activités politiques, il s’engage ensuite aux côtés des républicains à l’arrivée de Bonaparte, avant de se retirer, déçu, de la vie publique pour revenir à ses chevaux.

En 1802, il publie à Milan Elementi di cavallerizza (chez Pietro Agnelli). Une nouvelle édition, considérablement augmentée, paraît en 1805 sous le titre Scuola equestre (chez Giegler), illustrée de gravures sur cuivre des frères Bordiga d’après les dessins de Basilio Lasinio. Les planches représentent notamment la manière de conduire le cheval avec les rênes depuis le sol, et même attelé à une biga.

Il meurt à Milan le 28 janvier 1805, frappé d’apoplexie dans son propre manège, alors qu’il montait à cheval.

Son traité est considéré comme l’un des premiers à illustrer la technique des longues rênes appliquée au dressage du cheval de selle — et l’on peut se demander si les hommes de chevaux ne s’en servaient pas déjà, bien avant lui, pour préparer les chevaux à l’attelage.

Une précision s’impose: l’histoire des longues rênes n’est pas celle d’une invention soudaine attribuable à un homme unique. Travail en main, longe, piliers, guides d’attelage l’ont précédée. Il est plus exact de parler d’une évolution des techniques que d’une « invention des longues rênes » à une date précise. Mazzucchelli en est le premier grand témoin écrit.

Mazzucchelli a-t-il enseigné à Baucher ?

L’histoire est souvent répétée : le jeune François Baucher, apprenti dans les écuries du prince Camille Borghèse en Italie, aurait observé le maître milanais au travail. Mais elle semble fausse. Son origine est connue. En 1948, dans sa biographie Baucher et son école, le général Decarpentry émet l’hypothèse que Baucher aurait pu être attiré par l’enseignement de Mazzucchelli, tout en précisant aussitôt que « rien ne permet toutefois d’affirmer qu’il en ait reçu l’enseignement ». Trente ans plus tard, André Monteilhet (Les Maîtres de l’œuvre équestre, 1979) présente la rencontre comme un fait. Depuis, la conjecture circule comme une certitude.

L’historien de l’équitation Giovanni Battista Tomassini a démonté ce récit : Baucher séjourne à Milan en 1810, soit cinq ans après la mort de Mazzucchelli. Decarpentry avait simplement supposé, à partir du lieu de publication du traité, que son auteur tenait une académie à Milan à cette époque.

Autrement dit : Mazzucchelli et Baucher ne se sont jamais rencontrés. L’hypothèse d’une influence indirecte des pratiques italiennes sur le jeune Baucher reste une question ouverte ; elle ne permet pas de transformer une conjecture en rencontre historique.

Comment fonctionnent les longues rênes ?

Il n’existe pas une seule manière universelle de travailler aux longues rênes.

Les pratiques diffèrent selon les écoles, le niveau du cheval, la proximité de l’écuyer, le matériel et l’objectif : éducation élémentaire, dressage, haute école ou préparation à l’attelage.

Trois paramètres sont décisifs : le passage des rênes, leur hauteur et la position de l’écuyer.

Le passage des rênes

Les rênes peuvent suivre différents cheminements entre la main, le surfaix et la tête du cheval : passage direct de la main au mors, passage par un anneau du surfaix, rêne extérieure passant derrière la croupe pour contrôler les hanches, etc.

Ces montages ne sont pas interchangeables. Modifier le trajet d’une rêne modifie son action. La rêne extérieure qui entoure l’arrière-main, par exemple, agit à la fois sur la bouche et sur les hanches : c’est un outil puissant, qui peut aussi inquiéter un cheval non préparé.

C’est pourquoi, lorsqu’on débute, mieux vaut apprendre un montage simple auprès d’un professionnel plutôt que de multiplier les configurations glanées dans des schémas ou des vidéos.

À quelle hauteur passer les longues rênes ?

Si vous utilisez un surfaix, les différents anneaux modifient l’orientation de la rêne et donc la direction de l’action exercée sur la tête et l’encolure. Ce réglage se choisit en fonction de la morphologie du cheval, de son niveau de dressage et de l’attitude recherchée.

Il n’existe pas de hauteur magique valable pour tous les chevaux.

L’objectif reste le même : préserver une locomotion fonctionnelle, un contact compréhensible pour le cheval et une attitude compatible avec son niveau. Une rêne passée trop bas pour « faire descendre l’encolure » n’a rien d’un raccourci : elle fabrique une attitude, pas un équilibre.

Où se placer ?

La place de l’écuyer évolue au fil de la progression :

  • sur le côté, à la manière des doubles longes, pour les premiers apprentissages et le travail sur le cercle ;
  • derrière, à distance, pour conduire sur des lignes droites et des tracés variés, avec une marge de sécurité ;
  • tout près de la croupe, pour le travail académique.

Olivier Puls explique que le travail derrière la croupe sert à perfectionner les exercices du rassembler. Selon lui, l’action sur l’abaissement des hanches et sur l’attitude de l’avant-main « sera facilitée par la proximité du cavalier » — qui peut en outre voir son cheval, développer son tact et renforcer la relation de confiance.

Plus on se rapproche de l’axe des postérieurs, plus la question de la sécurité devient centrale. Avant de vouloir conduire véritablement « par-derrière », cheval et humain doivent maîtriser les codes élémentaires et être parfaitement à l’aise avec le déplacement des rênes.

Comment tenir les longues rênes ?

Le maniement des rênes est la première difficulté du débutant. Il faut simultanément :

  • conserver un contact suffisamment précis ;
  • donner et reprendre de la longueur ;
  • accompagner le mouvement de la tête ;
  • utiliser la voix, et éventuellement le stick ou la chambrière ;
  • se déplacer soi-même, souvent à allure soutenue ;
  • surveiller la locomotion du cheval ;
  • empêcher les mètres de rêne inutilisés de tomber au sol.

La règle de sécurité essentielle est simple : une longue rêne ne s’enroule jamais autour de la main, du poignet ou des doigts. Le surplus est organisé en boucles plates dans la main, de façon à pouvoir coulisser et être libéré immédiatement si le cheval s’échappe.

Autre point souvent sous-estimé : la longueur de la rêne ne rend pas la main plus douce. Une tension mal dosée se transmet tout aussi bien à la bouche sur plusieurs mètres — et l’écuyer, éloigné, la perçoit moins. La légèreté de la main est ici une compétence technique, pas une option.

C’est pour toutes ces raisons que l’IFCE, dans les interventions de Laurence Sautet, écuyère du Cadre noir, fait travailler la tenue des rênes, la place du longeur et l’habituation du cheval avant de complexifier les exercices.

À quoi servent les longues rênes ?

Les longues rênes ne sont pas seulement un exercice spectaculaire de haute école. Bien utilisées, elles remplissent plusieurs fonctions au cours de la vie d’un cheval.

1. Préparer le cheval au travail monté

Avant même de porter un cavalier, le cheval peut apprendre les codes de la direction, de l’arrêt, du reculer et des transitions. Les rênes qui glissent sur ses flancs le préparent aussi au contact des jambes.

Une partie des apprentissages s’installe sans le poids du cavalier. Olivier Puls décrit ainsi comment il apprend au jeune cheval à accepter le contact aux longues rênes, afin que le futur cavalier dispose rapidement du contrôle de la direction et des ralentissements.

2. Développer la communication

À pied, l’écuyer ne dispose plus de son assiette ni de ses jambes.

La voix, la position du corps, les déplacements, les actions de rênes et l’aide du stick doivent donc devenir extrêmement lisibles. Cette exigence affine la précision de celui qui travaille autant que l’éducation du cheval — c’est l’une des idées développées dans l’article 7 bonnes raisons de pratiquer les longues rênes, où Sandrine Dhondt insiste sur la confiance qu’exige ce dispositif : le cheval doit accepter d’être encadré par deux rênes, avec un humain tout proche derrière lui.

3. Gymnastiquer le cheval

Transitions, changements de direction, variations de tracé, barres au sol, puis déplacements latéraux s’intègrent à une gymnastique progressive.

Au Cadre noir, cette progression va très loin : Olivier Puls décrit un parcours allant des premiers apprentissages jusqu’aux extensions d’encolure, aux premiers pas de côté, à l’équilibre sur les hanches et au piaffer. Il l’illustre notamment par l’exemple d’un cheval dressé selon cette méthode, Red d’Agemont.

Cela ne signifie évidemment pas que le piaffer est l’objectif normal d’une séance : entre un premier travail au pas et la haute école, il y a des années d’éducation.

4. Observer le cheval autrement

Le cavalier monté ne voit jamais vraiment son cheval se déplacer.

À pied, les longues rênes permettent d’observer sa locomotion, ses réactions, sa compréhension des demandes. Ce changement de point de vue oblige à s’interroger sur la qualité de chaque réponse plutôt que sur la seule réalisation d’une figure.

5. Varier le travail

Les longues rênes permettent de sortir du duo « longe ou monte ».

Lignes droites, changements de main, barres au sol, parcours de maniabilité, travail en extérieur ou travail académique offrent de nombreuses possibilités, à condition que les exercices correspondent au niveau physique et technique du cheval.

6. Accompagner le cheval âgé… ou le cavalier qui ne monte plus

C’est un bénéfice souvent oublié. Un cheval vieillissant dont le dos supporte mal le poids d’un cavalier peut rester en activité aux longues rênes. Et un cavalier qui ne peut plus monter, pour une raison ou une autre, peut continuer à travailler son cheval — en marchant beaucoup, ce qui en fait une vraie pratique physique.

Faire sauter son cheval aux longues rênes

C’est l’une des images les plus saisissantes du travail à pied : un cheval qui s’élance seul vers un obstacle, sans cavalier, tandis que l’écuyer, au sol, l’accompagne de ses deux rênes. C’est aussi l’une des pratiques les plus exigeantes.

Pourquoi sauter sans cavalier ?

Le saut aux longues rênes permet au cheval de découvrir l’obstacle sans le poids ni les éventuelles maladresses d’un cavalier. Il peut chercher sa distance, organiser son geste et se servir librement de son encolure, tandis que l’écuyer observe la qualité de l’abord, de la bascule et de la réception — ce qu’aucun cavalier en selle ne voit.

Olivier Puls intègre explicitement cette dimension dans sa progression : sa première webconférence évoque la gymnastique à l’obstacle entre le débourrage et le rassembler, et la seconde détaille l’apprentissage à l’obstacle aux côtés des pas de côté et des débuts du piaffer. Le saut n’y est pas un numéro à part, mais un exercice de gymnastique parmi d’autres.

Doubles longes et non « par-derrière »

Le saut se travaille en doubles longes, le cheval évoluant sur le cercle autour de l’écuyer, les rênes passées dans les anneaux du surfaix. C’est d’ailleurs l’un des usages classiques des doubles longes, qui servent aussi aux détentes et aux allongements.

L’écuyer se déplace alors sur un cercle plus petit que celui du cheval, en restant à hauteur de son épaule ou légèrement en arrière, pour pouvoir l’accompagner sans jamais se retrouver face à lui ni derrière ses postérieurs.

Les points clés

  • Commencer au sol. Barres au sol, puis cavaletti, avant tout vrai obstacle. Le cheval doit d’abord être parfaitement à l’aise en doubles longes au trot et au galop, sur les deux mains.
  • Libérer l’encolure. Au moment du saut, la main doit céder et laisser glisser la rêne : un cheval bloqué par la bouche au-dessus d’une barre se fait mal et apprend à craindre l’obstacle.
  • Soigner l’obstacle lui-même. Un obstacle aux longues rênes doit offrir le moins de prises possible à une rêne qui balaie : pas de chandelier ni de taquet saillant du côté de l’écuyer, où la rêne extérieure pourrait s’accrocher.
  • Garder le cercle. L’obstacle se place de façon à être abordé sur la courbe, sans que le cheval ait à s’éloigner de l’écuyer ni à couper vers lui après la réception.
  • Rester modeste. La hauteur n’est pas l’objectif. Ce qui compte, c’est la régularité de l’abord, l’équilibre à la réception et le calme avant comme après.

Ce travail se pratique encadré par un professionnel qui en a l’expérience : c’est l’exercice où l’erreur de manipulation coûte le plus cher, au cheval comme à l’humain.

Une signature saumuroise

À Saumur, le saut d’obstacle aux longues rênes figure dans les présentations publiques, aux côtés des sauts d’école et des carrousels, et certains jeunes chevaux sont orientés dès leur achat vers cette spécialité. Philippe Karl, lorsqu’il était écuyer du Cadre noir, y a créé deux tableaux restés dans les mémoires : l’un de longues rênes à l’obstacle, l’autre de longues rênes de haute école (voir plus bas).

Sept erreurs à éviter aux longues rênes

L’enthousiasme ne doit jamais faire oublier qu’on manipule plusieurs mètres de rênes autour d’un animal de plusieurs centaines de kilos.

1. Brûler les étapes

Avant de travailler derrière le cheval, celui-ci doit comprendre les demandes élémentaires et avoir été progressivement habitué au contact et au déplacement des rênes sur tout son corps, y compris derrière les cuisses.

2. Laisser les rênes devenir dangereuses

Une boucle qui tombe, une rêne enroulée autour d’une main, une personne qui se penche précipitamment près des postérieurs : ces situations s’anticipent, elles ne s’improvisent pas.

Si le cheval s’échappe, on ne court pas derrière lui et on ne se baisse pas pour rattraper des rênes qui traînent. Un cheval correctement habitué s’arrêtera de lui-même ; on va alors le rechercher calmement.

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3. Se placer trop vite derrière le cheval

La zone située directement derrière la queue est un angle mort pour le cheval. Sa proximité impose une vraie vigilance : la confiance ne dispense jamais de tenir compte des réactions possibles d’une proie surprise.

4. Multiplier les actions de main

Deux longues rênes peuvent donner l’illusion d’un grand contrôle. Elles peuvent aussi multiplier les informations contradictoires.

Une demande claire, suivie d’un relâchement lisible, vaut mieux qu’une correction permanente.

5. Chercher immédiatement une « mise en place »

Le premier objectif d’un cheval débutant n’est ni le rassembler ni une encolure spectaculaire.

Il doit comprendre : avancer, ralentir, s’arrêter, tourner — et rester détendu dans le dispositif.

6. Travailler trop longtemps

Une séance courte et comprise vaut mieux qu’une séance prolongée jusqu’à la confusion ou la fatigue. La durée s’adapte au cheval, à son âge, à sa condition et à la difficulté de l’exercice.

7. Accuser le cheval

Un cheval qui fuit, se fige ou se retourne n’essaie pas de « vous embêter » : il exprime une incompréhension ou une inquiétude. Et un cheval parfaitement connu peut toujours trébucher, sursauter ou réagir à un événement extérieur.

La sécurité reste donc une compétence technique à part entière — et la patience, une méthode.

Ces principes prolongent l’article d’ABC du Cheval consacré aux 7 erreurs à ne pas faire quand on pratique les longues rênes, dont plusieurs recommandations restent fondamentales : ne jamais se baisser vers les postérieurs, ne pas courir après un cheval échappé, ne pas vouloir trop, trop vite.

Les longues rênes dans les grandes écoles européennes

C’est dans les grandes académies équestres que les longues rênes révèlent leur dimension la plus spectaculaire. Un tableau de longues rênes académiques figure dans les galas des quatre grandes écoles européennes — Saumur, Vienne, Lisbonne et Jerez. Chaque tradition les intègre pourtant à sa manière.

Saumur : les longues rênes du Cadre noir

Les longues rênes y constituent un véritable savoir-faire académique, présenté lors des Matinales et des galas, et transmis par des écuyers qui en ont fait une spécialité. Trois d’entre eux ont particulièrement marqué la pratique.

Philippe Karl entre au Cadre noir en 1985, à l’appel du général Pierre Durand, et y reste treize ans. Nourri de la philosophie de Nuno Oliveira, il y crée deux tableaux historiques : les longues rênes à l’obstacle et les longues rênes de haute école. Avec son cheval Odin, il montre qu’un cheval conduit depuis le sol peut aller jusqu’aux airs les plus élaborés. Il a d’ailleurs consacré à ce compagnon de ses années saumuroises un livre entier, Une certaine idée du dressage. Odin à Saumur (Belin). Il consigne cette expérience dans L’emploi des longues rênes (Belin), devenu l’ouvrage de référence en français, qui va des doubles longes pour les bases et l’obstacle jusqu’à la haute école. En 2004, il fonde l’École de Légèreté, où il enseigne depuis ses principes : équilibre, légèreté, calme.

Laurence Sautet, originaire de Camargue, devient écuyère du Cadre noir en 2001, dans la section dressage. Elle représente l’École nationale d’équitation lors des reprises de gala et y monte un numéro de longues rênes avec son cheval Ralo*ENE-HN, qu’elle travaille depuis ses trois ans et qu’elle mènera ensuite en compétition internationale de dressage (CDI4* à partir de 2012). Sa fédération résume sa vision de l’équitation par l’image du cheval qui danse « sous l’impulsion invisible de son cavalier » — une formule qui convient particulièrement aux longues rênes, où l’impulsion vient d’un humain à pied. Pour l’IFCE, elle a transmis ce savoir dans une webconférence, Travail aux longues rênes : « bien commencer », et un épisode du podcast Parlons cheval consacré aux longues rênes académiques : matériel, tenue des rênes, place du longeur, précautions et repères de progression.

Olivier Puls, écuyer du Cadre noir, spécialiste du travail aux longues rênes et de l’apprentissage, a consacré à l’IFCE une série de trois webconférences, Du travail aux longues rênes au travail monté (2019-2020). Il y montre comment les acquis du travail à pied se transfèrent sous la selle, du débourrage jusqu’au rassembler, en l’illustrant par le cheval Red d’Agemont, dressé selon cette méthode. Sa troisième intervention rappelle qu’un tableau de longues rênes académiques figure au gala des quatre grandes écoles européennes.

La tradition saumuroise tient donc en une double spécificité : les longues rênes académiques, qui conduisent au piaffer et au passage, et les longues rênes à l’obstacle, qui font de Saumur un cas à part parmi les grandes écoles.

Vienne : les Lipizzans « on the Long Rein »

À l’École espagnole d’équitation de Vienne, le travail à la longue rêne appartient au répertoire officiel. L’École présente aujourd’hui encore des programmes allant des jeunes étalons aux étalons d’école accomplis, dans le quadrille, les airs à terre et au-dessus du sol — et « on the Long Rein ».

Dans ce tableau, un étalon l’ensemble des mouvements qu’il réalise sous la selle.

La tradition de l’équitation classique et de la haute école de Vienne a été inscrite en 2015 sur la Liste représentative de l’UNESCO. Cette reconnaissance porte sur un système complet de transmission autour des Lipizzans — élevage, soins, formation des cadets par les écuyers expérimentés, artisans — et pas uniquement sur les longues rênes.

Lisbonne : l’École portugaise d’art équestre

L’Escola Portuguesa de Arte Equestre a été fondée en 1979 par le ministère portugais de l’Agriculture, sous l’impulsion notamment de Guilherme Borba et João Costa Ferreira. Elle reprend la tradition de la Real Picaria, l’académie équestre de la cour portugaise au XVIIIe siècle, et monte des lusitaniens issus de la Coudelaria de Alter.

Installée d’abord au Campo Grande, puis à partir de 1996 dans les jardins du palais national de Queluz, elle est gérée depuis 2012 par Parques de Sintra. Depuis 2015, ses présentations ont lieu au manège Henrique Calado, à Belém — un retour de l’art équestre dans son quartier historique. Les rédeas longas (longues rênes) y figurent au programme, aux côtés du carrousel et des airs relevés.

L’art équestre au Portugal a été inscrit en 2024 sur la Liste représentative de l’UNESCO, à l’initiative de l’association des éleveurs de lusitaniens, de la commune de Golegã et de Parques de Sintra. L’UNESCO souligne l’harmonie recherchée entre cavalier et cheval, une communication sans recours à la force et le respect du bien-être de l’animal.

Jerez : travail en main et Riendas Largas

La Real Escuela Andaluza del Arte Ecuestre est née en 1973 : cette année-là, Álvaro Domecq Romero reçoit le Caballo de Oro des mains du futur roi Juan Carlos et présente pour la première fois son spectacle Cómo Bailan los Caballos Andaluces. L’institution devient « Real » en 1987.

À Jerez, les longues rênes portent le nom de Riendas Largas. Le programme officiel du spectacle rassemble doma vaquera, dressage classique, attelage, carrousel et travail en main : dans ce dernier, le cheval exécute levades, cabrioles, courbettes, piaffer entre les piliers, pas espagnol et travail aux Riendas Largas, qui fait aussi souvent l’objet d’un tableau à part entière.

Jerez est particulièrement éclairant pour comprendre la continuité évoquée dans cet article : piliers, travail en main, longues rênes et attelage y coexistent encore dans un même spectacle.

Et l’attelage ?

Impossible de parler des longues rênes sans revenir à l’attelage.

Avant d’être mis à la voiture, un cheval doit apprendre à répondre aux indications transmises depuis l’arrière. Le travail aux longues guides participe donc traditionnellement à sa préparation.

La parenté technique avec les longues rênes académiques est évidente, même si les objectifs, le matériel et les codes diffèrent. C’est aussi pourquoi de nombreux meneurs sont naturellement à l’aise avec la gestion de guides : conduire un cheval sans être sur son dos est le cœur de leur discipline.

Comment débuter aux longues rênes ?

La première séance ne doit pas ressembler à une reprise de haute école miniature.

Le cheval doit d’abord connaître les codes élémentaires du travail à pied et être suffisamment serein pour découvrir les rênes autour de son corps. L’IFCE place explicitement l’habituation du cheval aux longues rênes parmi les bases de l’apprentissage.

On construit ensuite progressivement :

1. Habituer au matériel. Le cheval découvre les rênes, leur mouvement et leur contact sur différentes parties du corps — flancs, fesses, jarrets — sans qu’on recherche la moindre performance.

2. Commencer sur le côté. Un travail proche des doubles longes, sur le cercle, permet d’installer les bases dans une position plus sûre.

3. Installer l’arrêt et le mouvement en avant. Les codes vocaux et corporels doivent être simples, constants et cohérents.

4. Apprendre à tourner. De grands tracés sont plus faciles à comprendre que des changements de direction serrés.

5. Travailler les transitions. Pas-arrêt-pas, puis variations progressives lorsque les bases sont stables.

6. Varier les tracés. Cercles, serpentines, diagonales et changements de main affinent la direction et l’équilibre.

7. Introduire le trot lorsque le dispositif est maîtrisé. L’augmentation de l’allure ne doit faire perdre ni la sécurité ni la précision — et l’humain doit pouvoir suivre.

8. N’aborder le travail latéral qu’ensuite. Épaule en dedans, déplacements de deux pistes et travail près de la croupe appartiennent à une étape ultérieure.

Pour une première expérience, l’accompagnement d’un professionnel réellement compétent en longues rênes reste fortement recommandé. La difficulté n’est pas seulement de savoir « quoi demander », mais de gérer simultanément le cheval, son propre déplacement, deux rênes longues et parfois une chambrière.

Des premières foulées à la haute école

C’est peut-être ce qui rend les longues rênes si fascinantes.

Le même principe sert à apprendre à un jeune cheval à tourner au pas, et permet, après des années de dressage, à un écuyer de présenter un cheval de haute école.

Entre ces deux extrêmes se déploie tout un langage : de position, de voix, de mouvement et de main. Un langage qui demande au cheval d’apprendre, mais oblige surtout l’humain à devenir plus précis. Elles sont un outil d’éducation et de gymnastique, dont la finesse dépend,de la qualité du dialogue établi avec le cheval.

Sources et pour aller plus loin

Sur ABC du Cheval

IFCE — Cadre noir de Saumur

Philippe Karl

Ouvrages

  • Philippe Karl, L’emploi des longues rênes, Paris, Belin, 2004 (rééd. 2017) ; Une certaine idée du dressage. Odin à Saumur, Paris, Belin.
  • Antoine de Pluvinel, Le Maneige royal, Paris, 1623 ; L’Instruction du Roy en l’exercice de monter à cheval, Paris, 1625.
  • Federigo Mazzucchelli, Elementi di cavallerizza, Milan, Pietro Agnelli, 1802 ; Scuola equestre, nouvelle édition augmentée, Milan, Giegler, 1805.
  • Général Albert Decarpentry, Baucher et son école, Paris, Lamarre, 1948.
  • André Monteilhet, Les Maîtres de l’œuvre équestre, Arles, Actes Sud, 1979.

Histoire

Grandes écoles et UNESCO

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