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Le cheval, l’équitation de tradition française au cirque

Le cheval, l’équitation de tradition française au cirque

Par Natalie Petiteau, professeure d’histoire contemporaine, Université d’Avignon

Le cheval a été, jusqu’à l’orée du XXe siècle, le moteur de l’Occident, pour reprendre un terme avec lequel le grand historien Daniel Roche a titré l’un des volumes de sa magnifique synthèse sur l’histoire du cheval. Dès l’aube des temps modernes, des représentations ont mis en valeur adresse du cavalier et intelligence de la monture. Du reste, les arènes de l’antiquité attiraient déjà les spectateurs avec des chevauchées acrobatiques.

Plus spécifiquement, le cheval a été l’un des instruments essentiels des guerres qui ont été au cœur de l’histoire du continent européen. Mais on oublie généralement ce qui se passait dans les coulisses des armées, on oublie les nécessités des apprentissages, ceux des hommes, et ceux des chevaux. Or, dans l’équitation militaire, l’initiation à la voltige était un passage obligé de la formation des cavaliers qui tous devaient apprendre à se hisser sur un cheval au galop, condition de survie sur un champ de bataille : pour ce faire des « ronds de voltige » étaient établis dans les manèges.

L’essor des loisirs, au XVIIIe siècle, a conduit à la multiplication de spectacles en dehors des grands théâtres. Dans ce cadre, des voltigeurs forains ont attiré des spectateurs par des numéros fondés sur des prouesses équestres. Ce sont ces spectacles d’écuyers saltimbanques qui ont conduit un sergent-major de cavalerie, Philip Astley, né en 1742, à mettre à profit ses compétences équestres. Puisqu’il a constaté, dans les rues, que le public était friand de telles démonstrations, il a l’idée de construire un espace scénique spécifique, où le public viendrait en payant une entrée, ce qui garantirait un meilleur revenu que les spectacles de rue où chacun donne ou ne donne pas, selon son bon vouloir.

Astley invente ainsi le cirque, en 1768 : ce que l’on appelle alors « théâtre équestre » est organisé autour de la présentation de chevaux, solitaires ou en groupes, sur la piste héritée des militaires. Faire payer les spectateurs impose d’offrir plus et mieux que les spectacles de rue.

Pour cela Astley mobilise les exercices dont il a acquis la maîtrise à l’armée : escrime à cheval, maniement du sabre, mais aussi voltige. Les gradins de sa salle de spectacle sont disposés en amphithéâtre autour de la piste, ils sont chapeautés de toiles pour mettre à l’abri les spectateurs, tandis que la terre de la piste, qui, elle, n’est pas encore à l’abri, est mélangée à de la sciure afin de l’assécher pour offrir un terrain plus propice aux équilibres à cheval. Son rayon de six mètres cinquante semble avoir été déterminé par la longueur des chambrières avec lesquelles le maître de manège effleure la monture pour lui transmettre ses ordres. Astley adjoint de plus à son établissement, qui remporte un grand succès, une école de dressage et un manège où il donne des leçons. Au total, il donne à voir au public la synthèse entre équitation militaire, pédagogie académique et voltige.

Au moment où la France se passionne pour les courses de chevaux qui s’organisent alors également en Angleterre, la reine Marie-Antoinette invite Astley à venir montrer ses prouesses en France. En 1774, il présente donc son spectacle dans le manège d’un ex- écuyer du roi de Sardaigne, rue des Vieilles Tuileries, puis il établit son propre manège, faubourg du Temple. La presse fait l’annonce de ses spectacles en soulignant y compris la présence de son fils, « danseur à cheval au grand galop ».

Cirque et équitation se trouvent dès lors toujours mêlés. À Paris, au XIXe siècle, l’équitation savante, héritée des traités qui se sont multipliés depuis le XVIe siècle, s’est exprimée et a été étudiée dans les cirques, notamment ceux des Franconi qui en dirigeaient deux. Antonio Franconi, écuyer d’origine italienne, a repris le cirque d’Astley au faubourg du Temple et a été le vrai promoteur du cirque en France.

Désigné comme le plus grand écuyer d’Europe, il s’est distingué à la fois dans la haute école et dans l’équitation acrobatique, toutes deux héritières des pratiques militaires. Si l’équitation acrobatique est un moyen de survie, on l’a vu, sur les champs de bataille, la haute école, elle, est composée de toutes les figures par lesquelles il était possible de défier et d’impressionner l’adversaire, de l’esquiver ou de mieux l’affronter aussi, par exemple par les pirouettes ou les demi-voltes.

Laurent Franconi, fils d’Antonio, a du reste renforcé la présence de la haute école sur la piste et il est même considéré comme le véritable introducteur de cette discipline au cirque. Il a par ailleurs dressé de nombreux chevaux de guerre et les officiers de la Grande Armée ont été nombreux à recourir à sa science. Le prince Eugène de Beauharnais a été l’un de ses meilleurs élèves. Mais il a également dispensé son enseignement au duc de Berry et aux fils du duc d’Orléans. Laurent Franconi s’est également distingué par le dressage des chevaux en liberté, même s’il se contente alors, comme c’est le cas durant une grande partie du XIXe siècle, de ne présenter qu’un seul animal, les grands carrousels de six, douze ou vingt-quatre chevaux, n’apparaissant qu’à la fin du XIXe siècle. Ses compétences d’écuyer ont été saluées par l’école de cavalerie de Saumur. Sa réputation est telle qu’il a été accueilli dans tous les grands cirques étrangers, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne.

Les écuyers de spectacle se trouvent donc au cœur de la diffusion des savoirs (Caroline Hodak). En Angleterre, ils livrent une production écrite qui témoigne de leurs préoccupations éducatives. Astley est l’auteur de trois traités d’équitation et propose des cours dans son établissement dès 1768. Les cirques français deviennent des lieux d’enseignement et de démonstration des savoirs savants. Ils sont le refuge de la haute école, délaissée par l’enseignement militaire des débuts du XIXe siècle. La piste fait désormais cohabiter le meilleur des savoirs académiques avec les prouesses de la voltige héritées des pratiques militaires. Les cirques français prennent ainsi la relève des académies disparues durant la Révolution. Laurent Franconi, en qui le général Lhotte voyait « la majesté à cheval », est le professeur d’équitation des fils de Louis-Philippe. Son propre fils, Victor, a lui aussi été un écuyer de renom dont l’enseignement a été très prisé et dont les traités d’art équestre ont rencontré un vrai succès. Il a su placer dans les cirques l’équitation savante, approfondie et étudiée (baron de Vaux).

Les pratiques caractéristiques de la société des écuyers sont placées au centre de ce nouveau genre de divertissement. L’équitation de cirque s’appuie sur les mêmes bases que celle des académies. Le dressage y est cependant plus difficile du fait des spécificités de la piste qui impose au cheval de faire face à la force centrifuge et d’appuyer davantage sur le bipède intérieur. Les premiers cirques affichent des programmes dont la cohérence tient à l’enchaînement d’exercices équestres théâtralisés, constituant des tableaux thématisés, particulièrement avec l’avènement de l’écuyère à panneau, après 1832. Tous mettent en valeur le savoir-faire du cavalier, l’originalité du dresseur et la virtuosité de l’écuyer (Daniel Roche). La tradition académique des écuyers de manège est ainsi plus largement diffusée. Ce succès conduit à la multiplication des cirques en dur, à Paris tout d’abord, mais aussi à Lyon, au Havre, à Boulogne, à Rouen, à Châlons, à Reims, à Troyes, à Valenciennes, à Amiens enfin. Et il en va de même dans la reste de l’Europe, en Belgique comme en Angleterre ou en Allemagne, et plus tard en Russie.

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Des écuyers distingués se produisent régulièrement sur les pistes parisiennes. Engagé par Laurent et Adolphe Franconi, François Baucher est au cirque des Champs-Élysées, ou cirque d’été, à côté de l’actuel théâtre Marigny, de 1838 à 1848. Il y monte notamment un cheval nommé Partisan, réputé pour son caractère rétif : il démontre à cette occasion sa parfaite maîtrise de l’art d’éduquer les chevaux. À ceux qui lui reprochent d’abaisser son titre d’écuyer en se mettant en piste et en endossant un costume de scène, il réplique que Shakespeare et Molière avaient eu eux aussi la bassesse de joueur leurs pièces en public. Il fait du cirque la vitrine de ses méthodes. Finalement la diffusion des savoirs est devenue intrinsèque à l’essor du spectacle circassien.

La cause du cirque est ainsi vaillamment défendue par les meilleurs représentants de l’équitation de tradition : Baucher se contentait, en piste, de livrer purement et simplement de véritables cours d’équitation, consolidant la position du dressage au cœur des arts du cirque. Ses chevaux dont l’éducation suscite l’admiration d’un public de connaisseurs exécutent toutes les figures de la haute école, cette « poésie du dressage » (Alexis Grüss) : passages, piaffer, changements de pied. Il est l’inventeur de nombreuses figures spécifiques, comme le passage instantané du piaffer lent au piaffer précipité et vice versa, le piaffer balancé puis accéléré, la pirouette au galop sur trois jambes, l’arrêt sur place à l’aide des éperons, le changement de pied au temps sur place, le galop arrière sans rênes, le trot à reculons. En 1844 ou 1845, Baucher se produit également à Berlin, au cirque Dejean. En 1848, il est au cirque De Bach à Vienne. Il réunit à chaque fois de nombreux élèves. Il part également en Italie avec le cirque oriental pour donner des leçons à Venise et à Milan. Par Baucher, le cirque est consacré, au XIXe siècle, comme le lieu principal des démonstrations publiques de haute école : il est devenu l’espace par excellence de l’équitation savante, approfondie et étudiée (baron de Vaux). Et le public apprécie d’y voir les fruits de la discipline de l’instruction : chaque numéro est la preuve des bienfaits d’une éducation patiemment inculquée, et fait donc écho aux valeurs de la bonne société.

Celle-ci, de ce fait, fréquente le cirque autant que les hippodromes, à tel point que les deux se confondent. De fait, au sein de l’Hippodrome, inauguré en 1877, établissement situé à Passy, puis aux Champs-Élysées et enfin avenue de l’Alma, on appelle cirque l’espace où se donnent les répétitions de haute école et où l’on produit les chevaux dressés en liberté. Écuyers et écuyères de haute école y sont les vedettes. James Fillis, élève de Victor Franconi et admirateur de François Baucher, y est réputé pour ses voltes et pirouettes sur trois jambes, ses galops sur place et en arrière sur trois jambes, ses piaffés ballottés, ses changements de pied à deux temps avec changement de main, son trot espagnol à un et deux temps alternativement. Dans les années 1860, à la suite de sa tournée en Russie, il est chargé d’organiser la cavalerie impériale et transmet ainsi les traditions venues de l’Europe occidentale.

Au cirque de la rue des Martyrs, à Montmartre, le maître des lieux, Fernando, est l’un des derniers élèves de Baucher. Jules Pellier et son fils, installés rue du faubourg Saint- Martin puis rue d’Enghien, fondent eux-aussi leur célébrité auprès de la société élégante sur leurs manifestations équestres. Au cirque Molier, lieu très mondain, nombre de jeunes femmes, venues pour certaines de la société la plus aristocratique, s’initient, sous la conduite très savante du maître des lieux, à la haute école. Il forme ainsi la célèbre Blanche Allarty, qui devient son épouse. Elle a su dresser les chevaux qui lui ont été confiés à tous les airs de haute école, piaffer, passage, trot espagnol, changement de pied au galop, courbette, cabriole. Certaines de ces écuyères sont même devenues directrices de cirque, telle Fanny Lehmann. Mais Molier a également formé beaucoup de voltigeuses et d’écuyères de panneau. Ces écuyers de spectacle devenus professeurs attirent donc de nombreux élèves, plus ou moins célèbres, de rang plus ou moins élevé.

L’évolution des spectacles de cirque au XXe siècle, avec l’itinérance, avec le rôle croissant des clowns, avec la fascination exercée par les dompteurs de fauves, sans parler du succès plus récent encore du « nouveau cirque » sans piste, a peu à peu relégué les chevaux et délaissé la mise en scène de l’équitation de tradition. Pourtant, il existe aujourd’hui encore un cirque fidèle au cirque des origines où le cheval était roi. C’est celui d’Alexis Grüss qui en 1974, avec l’aide de Silvia Monfort, a fait renaître sur la piste toutes les figures oubliées du cirque à l’ancienne. Le cheval a dès lors regagné droit de cité sur la piste (Pascal Jacob) et a alors inspiré d’autres envols. Mais aujourd’hui, Alexis Grüss et sa compagnie sont les seuls porteurs de cette tradition tout en inventant chaque année des spectacles d’une très grande originalité . Les trois disciplines équestres – haute école, travail en liberté et voltige – demeurent les grandes vedettes de la piste Grüss, ainsi devenue un patrimoine dont la préservation serait une garantie pour que le cirque continue d’être le lieu qui magnifie le cheval. D’autant que les méthodes d’éducation d’Alexis Grüss, héritées de Baucher, mais enrichies d’une longue expérience personnelle et familiale, sont particulièrement respectueuses de l’animal. Alexis Grüss éduque ses chevaux en prenant en compte les spécificités de chacun, en bannissant des modes de contraintes peu rationnels pourtant encore employés dans de grandes institutions. Il suffit de voir comment brillent les yeux d’Alexis au moindre progrès du cheval qu’il est en train d’éduquer pour comprendre de quel amour la cavalerie Grüss est le fruit. Seuls les Knie, en Suisse, sont comparables aux Grüss.

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