Le Baladi, le cheval local d’Égypte
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Derrière la vitrine de l’Arabe égyptien vit un cheval qu’on ne croise presque jamais dans les livres : le Baladi. Cheval de selle, de course, de présentation, et parfois de travail, il fait partie du décor équestre ordinaire de l’Égypte — celui qu’on ne photographie pas.
Son nom dit déjà l’essentiel. Baladi (بلدي), en arabe égyptien, veut dire « local », « du pays ». Le mot n’a rien de spécifiquement chevalin : on parle aussi bien de bovins baladi, de poules baladi, de lapins baladi. Il désigne ce qui est d’ici.
Toute la question du Baladi tient dans cette étiquette. S’agit-il d’une race au sens moderne — une population délimitée, un standard, un stud-book — ou du cheval local égyptien, remodelé au fil des générations par les usages et les croisements ? La recherche menée en Égypte tranche assez nettement pour la seconde lecture : ses auteurs parlent de populations de chevaux, jamais de race.
D’où vient le mot « Baladi »
Baladi vient de balad, le pays, la contrée. Il qualifie ce qui appartient au territoire — et, en Égypte, tout ce qu’on tient pour authentiquement égyptien.
C’est un usage bien plus large que le monde du cheval. Dans sa synthèse de 2007 sur les ressources génétiques animales de l’Égypte, le professeur Salah Galal recense d’ailleurs quantité de populations locales portant ce nom, dont il traduit l’emploi par « local ».
La distinction compte, parce que notre idée européenne de « race » — un standard, un registre, une sélection organisée — ne colle pas forcément à la manière dont ces populations traditionnelles se sont faites. Un cheval Baladi, avant d’être une race, est un cheval du pays.
Une origine égyptienne, pas pharaonique
Le Baladi est bien une population née en Égypte. L’étude génétique de référence — celle d’Othman, Mahrous et Shafey, publiée en 2017 par le National Research Centre du Caire — distingue quatre populations élevées dans le pays : les Arabes, les Baladi, les chevaux de sport et les Pur-sang. Les auteurs y décrivent le Baladi comme un cheval égyptien, dont l’histoire s’est nouée au contact des autres.
Reste une tentation à laquelle il ne faut pas céder : faire remonter le Baladi aux chevaux des pharaons. Le cheval arrive en Égypte avec le char, au deuxième millénaire avant notre ère, et y prend une place considérable. Mais entre ces chevaux antiques et le Baladi d’aujourd’hui, il y a des millénaires, des déplacements de populations et des croisements sans nombre. Rien ne permet d’y voir un descendant direct et inchangé. Le Baladi est un cheval traditionnel d’Égypte, transformé — pas une relique.
L’influence arabe, moins évidente qu’on le croit
La littérature internationale, à commencer par la Mason’s World Encyclopedia of Livestock Breeds and Breeding (Porter et coll., 2016), présente le Baladi comme un cheval de souche arabe croisé au Pur-sang — ce croisement l’excluant, précisément, du registre du cheval arabe.
La génétique égyptienne rend le tableau plus intéressant. En 2017, Othman et son équipe ont séquencé une portion de 384 paires de bases de la région de contrôle de l’ADN mitochondrial — celui que seules les mères transmettent — chez 72 chevaux : 18 Arabes, 16 Baladi, 19 de sport, 19 Pur-sang.
Deux choses ressortent, et la seconde surprend. D’abord, les lignées maternelles se mélangent d’une population à l’autre ; et ce sont justement les lignées baladi et sport qui apparaissent les plus mêlées, quand l’Arabe et le Pur-sang gardent des lignées plus à part. Ensuite — et c’est le point qu’on oublie de lire — la distance maternelle entre l’Arabe et le Baladi est l’une des plus grandes de toute l’étude, la plus grande même parmi celles qui touchent à l’Arabe.
Traduit simplement : par les mères, le Baladi n’est pas particulièrement proche de l’Arabe. Ce n’est pas une contradiction, c’est une précision qui a son prix. Si l’influence arabe existe — et elle a probablement pesé —, elle est passée par les étalons, que l’ADN mitochondrial ne voit pas. Le Baladi « arabe par le sang des mères » ne tient pas devant les chiffres. Un fond local retravaillé par des étalons arabes et pur-sang, en revanche, oui.
Ce que l’ADN dit vraiment du Baladi
Sur les 16 Baladi analysés, l’étude relève 28 sites variables et 10 haplotypes maternels, pour une diversité haplotypique de 0,9333. Sur ces dix haplotypes, six n’appartiennent qu’au Baladi.
Le vrai enseignement est là : le Baladi affiche la deuxième diversité maternelle la plus élevée des quatre populations, derrière les seuls chevaux de sport (0,9650) et devant le Pur-sang comme l’Arabe (0,7843). Pour un cheval qu’on dit rustique et « local », c’est un patrimoine maternel étonnamment varié — le signe d’une population ouverte, nourrie d’apports multiples, et non d’une lignée refermée sur quelques fondatrices.
Deux réserves, tout de même. L’échantillon est petit, seize chevaux, et l’ADN mitochondrial ne raconte que la moitié de l’histoire, celle des mères. Ce n’est pas une carte génétique complète du Baladi. L’étude établit une chose, solidement — le Baladi ne descend pas d’une lignée maternelle unique — et donne à voir la complexité de son passé.
Est-ce vraiment une race ?
Les encyclopédies rangent le Baladi parmi les races ou types équins d’Égypte. Les chercheurs égyptiens sont plus circonspects : Othman et ses collègues parlent de horse populations et traitent le Baladi comme l’une des quatre populations du pays. À Mansoura, les vétérinaires emploient tout simplement « Baladi » pour désigner les chevaux locaux de leurs études.
« Race Baladi » reste donc une formule commode, consacrée par l’usage hippologique. Mais pour l’historien comme pour l’anthropologue, « population chevaline locale d’Égypte » décrit mieux la chose. Ce cheval ne se définit pas par un modèle morphologique fixe ; il se définit par un territoire, des usages et une longue histoire de mélanges.
À quoi ressemble-t-il ?
C’est, curieusement, la question la plus délicate. Les ouvrages décrivent un cheval de selle léger, marqué par l’Arabe. Pour la taille, le guide Delachaux donne une fourchette d’environ 1,40 à 1,50 m au garrot ; Mason’s retient plutôt une moyenne proche d’un mètre cinquante. La robe est le plus souvent baie, alezane ou grise.
Rien de tout cela n’est un standard, seulement des tendances. Les travaux vétérinaires égyptiens le confirment à leur manière : sous le nom « Baladi » coexistent des chevaux de gabarits et d’usages assez différents.
Un cheval à tout faire — et un mot qui trompe
L’étude de 2017 rappelle que ces chevaux servent au loisir, à la course et à la présentation. Les publications de Mansoura ajoutent une pièce au dossier : certains Baladi sont explicitement des chevaux de travail.
Attention au mot, cependant. Dans l’étude de colite d’El-Ashker et de ses collègues (2012), les quarante « chevaux de trait Baladi » pèsent de 290 à 450 kg. Un trait lourd européen — Percheron, trait belge — en pèse 640 à 900. Le Baladi « de trait » n’est donc pas un lourd : c’est un petit cheval du pays qu’on met au travail. Cette polyvalence — selle, loisir, course, présentation, traction légère — le sépare nettement de l’image occidentale du cheval de sport spécialisé, taillé pour une seule chose.
Le Baladi vu par les vétérinaires égyptiens
Les publications de Mansoura permettent d’aller plus loin que les fiches d’encyclopédie. En 2011, Maged R. El-Ashker, du département de médecine interne et des maladies infectieuses de la faculté de médecine vétérinaire, étudie 31 chevaux Baladi atteints de rhabdomyolyse d’effort. L’année suivante, la même équipe travaille sur 40 chevaux de trait de race locale Baladi souffrant d’une colite liée à la phénylbutazone.
Ces recherches ne cherchent pas à fixer un standard, évidemment. Mais elles prouvent une chose qui vaut d’être dite : « Baladi » est une catégorie que les cliniciens et les chercheurs égyptiens utilisent pour de bon, sur le terrain, et pas seulement une étiquette reprise par des ouvrages occidentaux.
Baladi et Arabe égyptien : à ne pas confondre
L’Arabe égyptien appartient à la grande population internationale du cheval arabe, à des lignées sélectionnées et enregistrées. Le Baladi, lui, est le cheval local, exposé de longue date à bien plus de mélanges. Les données de 2017 le confirment : des proximités et des lignées mêlées entre populations, mais des lignées arabes plus séparées et, on l’a vu, franchement distantes du Baladi côté maternel.
Réduire le Baladi à un « Arabe égyptien sans papiers » serait donc trompeur — même si c’est, au fond, la définition que retient la tradition encyclopédique. Les deux populations ont des liens réels, historiques et génétiques. Elles ne relèvent pas de la même construction ni des mêmes critères.
Ce qu’un cheval local raconte de nous
C’est là que le Baladi devient un beau sujet pour l’anthropologue. En Europe, l’histoire moderne des races a peu à peu rabattu l’identité d’un cheval sur un stud-book, des critères de modèle et, de plus en plus, une spécialité sportive.
Le Baladi suit une autre logique. Son identité tient d’abord à sa terre et à ce qu’on lui fait faire ; son nom ne dit ni une allure ni une performance, seulement une appartenance. Galal le remarquait déjà pour l’ensemble des populations locales d’Égypte : beaucoup mériteraient une meilleure caractérisation, tant leurs contours « raciaux » restent flous.
Et le Baladi n’est pas seul de son espèce. Il appartient à toute une famille de chevaux « du pays » du nord-est de l’Afrique, nés du même geste : des juments locales menées à des étalons arabes et pur-sang importés. Mason’s décrit ainsi le Sudanese Country-Bred ou le Western Sudan Pony, ces populations locales remodelées par les mêmes apports, qui gagnent parfois en taille ce qu’elles perdent en rusticité. Le Baladi en est la version égyptienne.
Son cas dit une chose que les stud-books ont du mal à formuler : une population animale peut avoir une identité culturelle et fonctionnelle très forte sans jamais coïncider avec la définition administrative d’une race.
Rustique ? On se méfiera des adjectifs
Beaucoup de fiches grand public vantent un Baladi rustique, endurant, courageux, docile. Qu’il soit employé dans des contextes variés, jusqu’au travail, rend plausible une sélection sur l’aptitude. Mais aucune des études sérieuses ne dessine un « caractère Baladi » uniforme. Docilité, courage, intelligence dépendent aussi de l’individu, de son éducation, de sa vie. On se gardera de transformer ces impressions de tradition orale en traits scientifiques de la race.
Portrait du Baladi
Le Baladi (بلدي), « le local », « celui du pays » — on l’appelle aussi le cheval égyptien. Une population chevaline née en Égypte, présentée comme une race dans les ouvrages hippologiques, mais décrite plus prudemment comme une population locale par les scientifiques.
C’est un cheval de selle léger, autour d’1,40 à 1,50 m au garrot, le plus souvent bai, alezan ou gris — avec une vraie variabilité selon les usages. On le monte, on le fait courir, on le présente, et parfois on le met au travail. Ses influences rapportées sont l’Arabe, surtout par les étalons, et le Pur-sang.
Côté génétique, sa particularité n’est pas d’avoir « dix haplotypes », comme on le lit parfois, mais d’afficher l’une des diversités maternelles les plus élevées des chevaux d’Égypte, derrière le seul cheval de sport — dix haplotypes dont six lui sont propres, et des lignées parmi les plus mêlées. Quant à ses effectifs, aucun recensement récent et fiable ne permet d’avancer un chiffre.
Ce qu’il faut retenir
On présente souvent le Baladi comme une petite race égyptienne « influencée par l’Arabe ». C’est plus intéressant que ça. Son nom veut dire « du pays ». Les publications égyptiennes le reconnaissent comme une population à part entière ; les vétérinaires attestent ses usages, de la selle au travail. Et sa génétique maternelle — une diversité élevée, des lignées mêlées, une distance à l’Arabe plus grande qu’on ne l’imaginait — dessine non pas une race enfermée dans un standard, mais un cheval façonné par son pays et par ceux qui s’en servent.
À travers lui se raconte une autre histoire des races chevalines. Moins celle des pedigrees et des registres que celle des territoires, des échanges entre populations et des liens que les hommes tissent, jour après jour, avec leurs chevaux.
Aller à sa rencontre
Le Baladi ne se laisse pas vraiment croiser dans les livres — mais on peut le rencontrer en selle. L’agence Caval&go propose des randonnées équestres en Égypte, de la Vallée des Rois aux pyramides de Gizeh, montées sur une cavalerie de chevaux arabes et de Baladi. Une façon d’éprouver, sous la selle et sur le terrain, ce dont parle cet article.
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Sources vérifiées
Othman O. E., Mahrous K. F. & Shafey H. I. (2017). « Mitochondrial DNA genetic variations among four horse populations in Egypt », Journal of Genetic Engineering and Biotechnology, 15(2), 469-474. DOI : 10.1016/j.jgeb.2017.06.004. National Research Centre, Dokki. — Étude génétique primaire : 72 chevaux dont 16 Baladi ; 28 sites variables, 10 haplotypes (dont 6 propres au Baladi), diversité 0,9333 ; distance Arabe-Baladi parmi les plus élevées.
El-Ashker M. R. (2011). « Acute kidney injury mediated by oxidative stress in Egyptian horses with exertional rhabdomyolysis », Veterinary Research Communications, 35(5), 311-320. DOI : 10.1007/s11259-011-9475-9. Université de Mansoura. — 31 chevaux Baladi.
El-Ashker M., El-Khodery S., Metwally N., Hussein H. & El-Boshy M. (2012). « Prognostic Significance of Oxidative Stress Markers in Colitis Associated with Phenylbutazone Administration in Draft Horses », Journal of Equine Veterinary Science, 32(3), 146-152. DOI : 10.1016/j.jevs.2011.08.008. — 40 chevaux de trait de race locale (Baladi), 3-14 ans, 290-450 kg.
Galal S. (2007). « Farm Animal Genetic Resources in Egypt: Factsheet », Egyptian Journal of Animal Production, 44(1), 1-23. DOI : 10.21608/ejap.2007.93148. — Contexte des ressources génétiques locales et emploi du terme baladi ; non spécifique au cheval.
Porter V., Alderson L., Hall S. J. G. & Sponenberg D. P. (2016). Mason’s World Encyclopedia of Livestock Breeds and Breeding, 6ᵉ éd., CABI, p. 463. — Classification du Baladi (souche arabe × Pur-sang) et cas comparables (Sudanese Country-Bred, Western Sudan Pony).
Rousseau É., Chevaux du monde (guide Delachaux). — Taille de 1,40 à 1,50 m.
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Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.





