Le Căluş : quand le cheval habite la danse

Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Aucun cheval n’entre dans le cercle, et pourtant tout y parle de lui. Dans le Căluş, danse rituelle du sud de la Roumanie inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO, les danseurs galopent, hennissent et portent éperons et harnais sans jamais monter en selle. Voici ce que disent vraiment les sources sur cette présence du cheval, et où s’arrête ce qu’elles permettent d’affirmer.
La première fois que j’ai vu des Căluşari danser, en vidéo, j’ai cru reconnaître quelque chose. Les appels de pied, les suspensions, les réceptions sèches : cela ressemblait à un cheval qui se rassemble puis se détend. Réflexe de cavalière, sans doute. En anthropologie, on apprend à se méfier de ces évidences. On y voit d’abord ce que l’on connaît déjà.
Je suis donc allée voir ce que disent les ethnologues. Leur réponse est riche.

Le Căluş, un rite avant d’être un spectacle
Le Căluş est une danse rituelle masculine pratiquée autour de la Pentecôte orthodoxe, les Rusalii. On la trouve surtout aujourd’hui dans la région d’Olt, au sud de la Roumanie. Elle appartient aussi au patrimoine des Valaques de Bulgarie et de Serbie. L’UNESCO l’a proclamée chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2005, puis l’a inscrite en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel.
La danse n’est qu’une partie d’un ensemble plus vaste. Les Căluşari forment une confrérie dirigée par un maître, le vătaf. Celui-ci transmet à son successeur les pas, mais aussi les descântece, des formules de guérison que l’on ne divulgue pas. Le groupe prête serment et élève un drapeau orné d’ail et d’absinthe. Puis il passe de maison en maison, et sa venue est censée apporter santé et prospérité. Au terme des fêtes, le drapeau est « brisé » et la confrérie se dissout.
Ce dispositif répond à une menace précise, celle des iele. Ces puissances féminines, ni tout à fait fées ni tout à fait mortes, dansent la nuit dans les clairières. Celui qui marche sur leurs traces ou les entend chanter peut devenir boiteux, muet ou fou. En roumain, on dit alors qu’il a été « pris par les iele ». Les Rusalii sont la période où leur pouvoir culmine. C’est aussi celle où les Căluşari dansent pour les tenir à distance et guérir ceux qu’elles ont frappés.
L’ethnologue polonaise Ewa Kocój décrit bien cette architecture : une confrérie masculine, une répartition des rôles, l’élévation du drapeau, la danse et tout un arsenal apotropaïque, c’est-à-dire destiné à repousser le mal. On est très loin du numéro folklorique.
Căluş et cheval : un nom qui hésite
En roumain, cal signifie « cheval », du latin caballus. Căluş peut donc se lire comme un diminutif, « petit cheval ». L’UNESCO va plus loin et fait dériver le nom du rituel de l’embouchure en bois de la bride.
L’étymologie reste pourtant disputée. L’ethnochorégraphe Camelia Firică recense plusieurs hypothèses. Romulus Vuia et Mircea Eliade retiennent la piste du cheval. En 1922, Emil Elefterescu propose un autre sens du mot căluş, celui de « bâillon ». Il s’appuie sur la présence du Muet dans le groupe et sur les consignes que le vătaf donne à voix basse. D’autres rattachent le mot au latin collusium, qui désignerait à la fois une danse collective et une société secrète.
Après avoir rassemblé tous les témoignages écrits disponibles, l’ethnographe Tudor Pamfile concluait que l’origine du rite ne pouvait être établie. Eliade lui-même, qui acceptait l’étymologie équine, jugeait l’origine de la coutume obscure. Plus récemment, la folkloriste Sabina Ispas est allée plus loin. Selon elle, rien ne permet de dériver le nom de cal. Hormis une ou deux attestations isolées, l’image du cheval serait absente des accessoires et du déroulement du rite.
Le cheval est donc peut-être dans le nom. Ce n’est pas certain, et c’est même contesté.
Des Căluşari qui galopent et hennissent
Le témoignage le plus solide ne se trouve pas dans les mots mais dans les corps.
Reprenant l’ethnologue Ion Ghinoiu, Firică écrit qu’à travers tout ce qu’ils font, les Căluşari cherchent à ressembler à des chevaux. Ils galopent et hennissent. Certaines de leurs figures acrobatiques les plus audacieuses s’inspireraient symboliquement du cheval. Dans la hora qui clôt la séquence, tous les danseurs hennissent. Parmi les danses de guérison, l’une porte d’ailleurs simplement le nom de Cal, « le cheval ».
Ionuț Semuc signale des variantes locales appelées Calul ou Căluţul. Les danseurs y imitent la marche, le piétinement, le galop et le hennissement. Il rapporte aussi, d’après l’ethnographe Sofronie Liuba (fin du XIXe siècle), que des Căluşari du Banat portaient une petite tête de cheval en bois. Semuc la situe sur la coiffure, tandis que Sabina Ispas, qui cite le même Liuba, parle d’un bâton. Le détail est rare, et c’est justement pour cela qu’on le cite.
Je tiens à cette précision : ce n’est pas un média équestre qui plaque le cheval sur la danse. Le rapprochement figure dans les sources ethnographiques elles-mêmes.
Il ne faut pas pour autant tout lire à travers lui. Le Căluş compte de nombreuses variantes régionales, et chaque saut n’est pas une imitation. Quant aux frappés de talons, j’aimerais y entendre des sabots sur la terre battue, mais aucune des sources consultées ne l’affirme. Ce qui est attesté suffit : le mouvement se voit et s’entend, grâce aux clochettes qui ponctuent chaque réception.
Harnais, éperons, clochettes : un costume de cheval
C’est le détail qui m’a le plus frappée. Les Căluşari portent des baudriers croisés sur la poitrine, et Firică comme Semuc y voient une imitation du harnais. S’y ajoutent des clochettes attachées aux jambes et, dans certaines régions, des éperons.
Le danseur ne se contente donc pas de mimer l’allure de l’animal : il en porte l’équipement. Le harnais et les grelots passent sur son torse et ses chevilles. Les éperons, eux, ne sont plus l’outil du cavalier. Ils deviennent parure et protection.
Ils ne sont pas une fantaisie récente. Un récit publié en 1859 par Daniil Dósza raconte qu’en 1599, lors d’un bal donné par le prince de Transylvanie Sigismond Báthory, un vătaf nommé Florea fit des sauts périlleux sur une toile tendue en frappant ses éperons. La scène est rapportée deux siècles et demi plus tard, il faut donc la lire avec précaution. Le témoignage suivant est mieux documenté : à la fin du XIXe siècle, dans le județ de Giurgiu, les talons des danseurs portaient clochettes et éperons. Semuc note de son côté que les Căluşari en portent aux deux pieds.
Leur fonction n’est pas équestre. Firică explique que le bruit des clochettes et des éperons fait partie des moyens employés pour chasser les iele, le métal étant réputé efficace contre le mal. On ne peut donc rien en déduire sur la façon dont on montait les chevaux en Valachie. On peut en déduire autre chose : dans ce rite, tout ce qui touche au cheval protège.
Le cheval, gardien de la maison roumaine
Cette fonction protectrice dépasse la danse. Firică rappelle la place du motif équin dans l’art populaire roumain : amulettes, sculptures sur les portails et les puits. Aujourd’hui encore, des têtes de cheval sculptées gardent les entrées des fermes. On appelle ces pièces cai, « chevaux ». Elles sont placées là où l’on franchit le seuil et d’où l’on surveille la cour.
Dans le Căluş, le cheval apparaît ainsi comme un génie protecteur de la végétation, du bétail et des humains, capable de les défendre contre la maladie et les iele. Semuc défend la même lecture. Parmi les objets que les Căluşari chargent rituellement pour la prospérité du foyer, Firică mentionne d’ailleurs un licol.
La puissance de l’animal, sa vitesse, sa force, sa capacité à franchir l’espace, deviennent alors une puissance de défense. On emprunte au cheval ce qu’il a de plus fort pour tenir le mal à distance.
Cheval, fertilité et soleil : des hypothèses à manier avec précaution
Deux autres pistes reviennent sans cesse dans la littérature. Elles demandent davantage de prudence.
La première est la fertilité. Elle est bien documentée en tant que fonction du rite. On fait lécher au bétail du sel « chargé » par les danseurs et l’on bénit les semences. La hora favorise les mariages et les naissances. Le Muet porte un phallus de bois dont le simple contact est censé rendre les femmes fécondes. En revanche, l’idée que ces fonctions dérivent d’un ancien culte du cheval relève de l’interprétation.
La seconde est le soleil. L’UNESCO écrit que le rituel est probablement issu de rites préchrétiens de purification et de fertilité, qui utilisaient le symbole du cheval vénéré comme incarnation du soleil. Vuia et Pamfile rattachaient déjà le Căluş à un culte solaire. Ils invoquaient le lien entre cheval et fécondité, et le fait que les danseurs règlent leurs sorties sur le lever et le coucher du soleil.
Ionuț Semuc consacre une étude entière au culte du soleil, du cheval et des armes. Il y voit une très ancienne danse solaire et guerrière, héritée du monde thrace. C’est la lecture la plus ambitieuse de la piste équine. Elle s’appuie sur des indices réels, comme les noms, les costumes et les danses imitatives. Mais la filiation qu’elle propose avec un culte antique reste une reconstruction, qui n’est pas démontrée.
Face à elle, l’ethnochorégraphe Anca Giurchescu évoque les théories qui rattachent le rite à un culte autochtone du dieu-cheval, et précise qu’elles sont toutes hypothétiques. Firică montre de son côté que les origines latine, grecque ou thrace ont chacune été proposées puis contestées.
Il ne faut donc pas écrire que le Căluş est la survivance d’un culte solaire du cheval. Il faut écrire qu’une longue tradition savante l’a lu à travers l’association entre cheval, soleil et fécondité, et que son origine historique reste inconnue. La nuance peut sembler mince, mais pour un historien elle change tout.
Du village à la scène : un rituel qui se transforme
Il faut aussi renoncer à une idée tenace : un rite observé au XIXe siècle ne serait pas une fenêtre ouverte sur la préhistoire. Le Căluş a changé, et il change encore.
Dès le XIXe siècle, les élites de Transylvanie en font un emblème de la latinité des Roumains. Le régime communiste le transforme ensuite en spectacle : Anca Giurchescu décrit des centaines de Căluşari dansant ensemble dans un stade. En 1969 est créé à Caracal le festival national du Căluş. Jusqu’en 1992, il se tient précisément le jour de la Pentecôte, ce qui empêche les groupes de danser dans leur village au moment prescrit. Les objets rituels deviennent des accessoires. Le drapeau n’est plus enterré mais conservé d’une année sur l’autre, et la guérison des malades est laissée aux médecins.
Le paradoxe est que cette mise en scène a aussi contribué à transmettre le rite. Giurchescu a suivi le Căluş d’Optaşi-Măgura, dans le județ d’Olt, de 1968 à 2006. Elle y a observé comment le rituel survit en s’adaptant, jusqu’à devenir produit culturel et symbole national. Des travaux récents, comme ceux de Mihaela Călinescu dans le Dolj, étudient pourtant des pratiques de guérison liées aux iele chez des groupes de Căluşari d’aujourd’hui.
Près d’un siècle de recherches sur le cheval du Căluş
La piste du cheval n’est pas une trouvaille de journaliste en quête d’angle. En 1935, Romulus Vuia publie à Londres, dans le Journal of the English Folk Dance and Song Society, un article dont le titre associe directement les Căluşari au hobby-horse : « The Roumanian Hobby-Horse, the Căluşari ».
Eliade reprend la question en 1973 dans ses « Notes on the Căluşari ». L’anthropologue américaine Gail Kligman consacre au rite, en 1981, une monographie préfacée par Eliade qui fait toujours référence. Semuc, Firică, Kocój, Giurchescu et Ispas discutent ensuite ces lectures, les nuancent ou les contestent.
La composante équine est donc une véritable question de recherche, même si toutes les réponses apportées ne se valent pas.
Ce que le Căluş dit de notre lien au cheval
On raconte d’ordinaire l’histoire du cheval à partir de ce que l’homme lui a demandé : porter, tirer, labourer, combattre, courir. Le Căluş raconte autre chose. Il montre ce que des siècles de proximité ont déposé dans l’imaginaire de ceux qui vivaient à côté des chevaux, les regardaient bouger, les entendaient piaffer et leur prêtaient le pouvoir de garder la maison.
Aucun de ces éléments ne permet de reconstituer avec certitude un « culte originel du cheval ». Giurchescu tient pour hypothétiques toutes les théories sur les origines anciennes. Firică montre que chaque hypothèse a été proposée puis contestée. Sabina Ispas doute même que le cheval soit dans le nom.
Mais nul besoin d’un culte perdu pour que cela nous touche. Dans ce rite, l’homme ne monte pas le cheval : il le devient un peu, le temps d’une danse. Il en prend l’allure, la voix et le harnais. Il se l’approprie comme une force, sans en faire un dieu. Comme cavalière, j’y retrouve quelque chose de familier : ce moment où l’on cherche, dans son propre corps, le rythme de l’animal.
Le cheval reste hors du cercle. Son image, elle, continue de danser.
Questions fréquentes sur le Căluş
Qu’est-ce que le Căluş ?
C’est un rituel roumain de danse masculine, pratiqué autour de la Pentecôte orthodoxe, surtout dans la région d’Olt. Il associe danse, musique, serment, objets rituels et pratiques de guérison. L’UNESCO l’a inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Pourquoi parle-t-on de cheval dans le Căluş ?
Le nom pourrait venir du roumain cal, « cheval », mais cette étymologie est discutée. Surtout, les sources ethnographiques décrivent des danses où les Căluşari imitent le galop et le hennissement. Elles mentionnent aussi des costumes qui évoquent le harnais, avec éperons et clochettes, ainsi qu’un rôle protecteur prêté au cheval contre les iele.
Où voir le Căluş aujourd’hui ?
Le rituel se pratique encore dans des villages du sud de la Roumanie au moment de la Pentecôte. Il est aussi présenté sur scène, notamment lors du festival national du Căluş créé à Caracal en 1969.
Sources
- UNESCO, « Le rituel du Căluş », Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (proclamé en 2005, inscrit en 2008).
- Camelia Firică, « The Romanian Căluş: Symbol of National Identity », Journal of Ethnology and Folkloristics, vol. 4, n° 2, 2010, p. 3-18.
- Anca Giurchescu, « Căluş: between ritual and national symbol. The cultural market of traditions », Martor, n° 13, 2008, p. 15-26.
- Ionuț Semuc, « The Substratum Elements in a Romanian Custom, Căluşarii. The Cult of the Sun, Horse and Weapons », Thraco-Dacica, XXII, 2001, p. 247-251.
- Ewa Kocój, « The Romanian Ritual of Căluşari: Between an Obsolete Meaning and a Preserved Structure », Anthropos, vol. 108, n° 2, 2013, p. 565-575.
- Sabina Ispas, « Căluş şi căluşar. O viziune neconvenţională asupra unui ritual taumaturgic arhaic », in Cultură orală şi informaţie transculturală, Bucarest, Editura Academiei Române ; texte reproduit dans Foaie Națională, 2020.
- Mihaela Călinescu, « The Magical Power of Căluș Against Iele’s Possession in Dolj County », Martor, n° 28, 2023, p. 147-163.
- Gail Kligman, Căluş: Symbolic Transformation in Romanian Ritual, préface de Mircea Eliade, Chicago, University of Chicago Press, 1981.
- Mircea Eliade, « Notes on the Căluşari », Journal of the Ancient Near Eastern Society of Columbia University, n° 5, 1973, p. 115-122.
- Romulus Vuia, « The Roumanian Hobby-Horse, the Căluşari », Journal of the English Folk Dance and Song Society, vol. 2, 1935, p. 97-108.
What's Your Reaction?
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.





