Stéphane Chazel, de A à Z
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Portrait d’un éleveur d’endurance et de convictions
Le parcours de Stéphane Chazel se raconte moins par ses classements que par ses convictions.
Éleveur de chevaux d’endurance, cavalier, passionné de cheval arabe, ancien président de l’Association du cheval Arabe (ACA), Stéphane Chazel porte un regard critique sur son univers. Sa vie tient sur quelques piliers — l’amour, la famille, les chevaux, la nature — et sur une conviction centrale : un cheval doit d’abord être sélectionné pour ce qu’il est capable de faire, pas pour ce qu’il montre.
Pour le faire parler autrement que par ses résultats, nous lui avons proposé un jeu : une lettre, un mot, un souvenir. L’exercice, en apparence anodin, dessine peu à peu le personnage.
Qui est Stéphane Chazel
Sa passion du cheval arabe, il la doit à sa mère — et surtout, dit-il, « la niaque », cette énergie qu’elle a donnée à lui comme à ses frères. Le cheval est ensuite devenu le fil rouge d’une vie construite au plus près du vivant.
De ses débuts, il garde le souvenir d’un premier cheval d’endurance disparu sur une course de Florac — un drame fondateur qui a « inculqué à toute la famille le respect du cheval » — puis de Bakara, le compagnon de sa jeunesse et de ses premières courses internationales. Plus tard viendra Cookie Hipolyte, la jument née chez lui, celle-là même que montera sa fille Ema sur les pistes du championnat du monde.

Homme de grands espaces avant tout, Stéphane ne conçoit pas le cheval enfermé entre quatre murs. Haute montagne, ski hors-piste, randonnée à peaux de phoque, safari au Kenya, virées du côté du lac Tahoe et de Yellowstone : sa boussole reste la même, la liberté. Ce tempérament entier se prolonge dans sa vie de famille — ses trois filles, son « centre de gravité », qui poursuivent aujourd’hui l’aventure sur les pistes de compétition.
Stéphane Chazel se dit aussi préoccupé par l’évolution de la filière : les dérives du show, l’uniformisation du cheval de course, la perte progressive d’un type fonctionnel. Ses positions : la rusticité et la solidité avant la beauté, un registre dédié à l’endurance pour valoriser les performances réelles, et la volonté de redonner au cheval arabe, selon ses mots, une meilleure image.

L’abécédaire de Stéphane Chazel
A comme Amour. « À temps et à travers. C’est un peu l’histoire de ma vie. » Le premier mot résume peut-être tous les autres. L’amour du cheval, bien sûr — mais aussi celui d’une famille et d’une manière de vivre. Le cheval n’est jamais réduit à une performance : il est d’abord une rencontre.
B comme Bakara. Deux chevaux se cachent derrière cette lettre. Son premier cheval d’endurance, d’abord, disparu sur l’une des premières courses de Florac : c’est lui qui a appris à toute la famille le respect de l’animal, cette idée que derrière chaque résultat il y a toujours un cheval. Et Bakara, ensuite — le cheval de sa jeunesse, celui de ses premières courses internationales. « J’étais gamin, c’était mon premier cheval. » On n’oublie jamais le premier.
C comme Chocolat. Même les passionnés les plus exigeants gardent une place pour les plaisirs simples. Noir, blanc, peu importe : Stéphane revendique en riant son statut de « gourmand sage ».
D comme Désert. Plus qu’un paysage, une origine. Le désert, c’est le milieu qui a façonné le cheval arabe — la sécheresse, la distance, la rareté. Autant de conditions qui rejoignent son idée maîtresse : pour un cheval d’endurance, la rusticité n’est pas une option, c’est un héritage.
E comme Endurance. Bien plus qu’une discipline : une philosophie. Il la pratique sous toutes ses formes — à pied, à vélo, à ski, à cheval. Ce qu’il aime, c’est la confrontation au terrain, à la distance, à soi-même. Ce qui explique son attachement à Florac, dont il chérit autant l’esprit que la difficulté.
F comme Filles. Ses trois filles sont son « centre de gravité ». Deux d’entre elles, Charlotte et Ema, courent au plus haut niveau international sous les couleurs de l’équipe de France. Elles prolongent l’histoire familiale sur les pistes et vivent avec lui une nouvelle étape de transmission : des connaissances, mais aussi une façon de considérer le cheval. Une transmission faite de passion — et d’exigence.
G comme Génétique. Pour lui, un élevage réussi ne repose pas sur un cheval d’exception isolé, mais sur une construction dans le temps. Il dit son admiration pour ces familles d’éleveurs capables de produire, sur trois, quatre, cinq générations, des chevaux qui gagnent. La génétique, à ses yeux, est une affaire de patience et de cohérence — et de transmission, encore.
H comme Hipolyte. Avec Cookie Hipolyte, jument née chez lui et devenue son premier gagnant en groupe, Stéphane évoque une satisfaction d’éleveur : voir un cheval né « à la maison » atteindre le haut niveau. C’est en la montant que sa fille Ema a décroché ses médailles mondiales chez les Jeunes.
I comme International. L’endurance est une discipline mondiale, et c’est ce qu’il aime : ces échanges entre passionnés venus d’horizons différents, cette capacité du cheval à tisser des liens par-dessus les frontières. Une valeur qu’il retrouve jusque dans ses projets d’échanges de chevaux entre continents.
J comme Juma. Son meilleur ami, son compagnon de route. Depuis plus de vingt ans, les deux hommes partagent projets, réflexions et réussites. Certaines victoires sont d’abord des histoires humaines.
K comme Kenya. Un safari, la savane, les animaux, l’immensité africaine. Le Kenya dit son goût profond pour les grands espaces sauvages — cette part de lui que le cheval seul ne suffit pas à combler.
L comme Liberté. « La liberté dans la vie qu’on a, pas de contraintes. » Le mot résume son rapport à l’existence : une vie construite autour de ses passions, au plus près du cheval et de la nature.
M comme Maman. C’est elle qui lui a transmis la passion du cheval arabe. Mais au-delà du cheval, elle a donné à ses enfants une énergie, une volonté, une façon d’avancer. L’influence fondatrice.
N comme Nature. Montagne, grands espaces, randonnée, paysages sauvages : la nature n’est pas un décor pour Stéphane, c’est une part de son équilibre. On ne le comprend pas si on ne comprend pas d’abord ce besoin d’être dehors.
O comme Orient. Le berceau historique du cheval arabe. Mais Stéphane y attache une réflexion : le cheval arabe tel qu’on le connaît est le fruit d’une longue histoire humaine de sélection et d’échanges. Une « pureté » qu’il propose, on le verra, de regarder de près.
P comme Petit Prince. Le livre de Saint-Exupéry, croisé au lycée, ne l’a jamais quitté. Une phrase, surtout : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Une boussole qui rejoint sa vision du cheval — les qualités qui comptent ne sont pas toujours celles que l’on voit au premier regard.
Q comme Qualification. Le seul coup de gueule de l’abécédaire. « On passe notre vie à chercher à se qualifier pour quelque chose, et ça devient un peu insupportable. » L’exemple lui vient de ses filles : à peine deux d’entre elles qualifiées pour les championnats, il faut déjà se qualifier pour l’équipe, puis pour les stages. Une course permanente qui finit par user autant qu’elle motive.
R comme Rusticité — et Rêve. Le mot qu’il place au cœur de sa philosophie d’éleveur. « La première qualité du cheval d’endurance, c’est sa rusticité et sa solidité. » Avant la beauté, avant le modèle. Un cheval d’endurance doit durer : un physique adapté, un mental solide, une vraie capacité à récupérer et à s’adapter. Et le caractère ? « Ça marche en même temps que la rusticité. » Le rêve, dit-il, c’est justement de continuer à défendre ce cheval-là.
S comme Sport (et Ski). Le sport accompagne toute sa vie, mais toujours dehors : ski hors-piste, glisse, haute montagne. Le terrain et l’engagement personnel comptent plus que le chronomètre. Le sport est pour lui une aventure avant d’être un classement.
T comme Tahoe. Le lac Tahoe et sa région, un attachement particulier à la Californie. Il y prépare d’ailleurs un projet qui lui ressemble : prêter un cheval à un cavalier américain pour courir Florac, contre le prêt d’un cheval l’année suivante pour lui ou l’une de ses filles. L’endurance crée aussi cela — des amitiés au-delà de l’Atlantique.
U comme U2. Son groupe préféré. Une touche musicale dans un parcours où le cheval occupe, forcément, toute la place.
V comme Vie. « J’aime la vie. » Trois mots qui en disent long. « Il n’y a pas un matin où je me lève en me disant : merde, il faut aller bosser. » Ses passions ne s’ajoutent pas à sa vie : elles en font partie.
W comme Western. La culture de l’Ouest américain — les paysages, le rapport au cheval, l’esprit des grands espaces. Un univers taillé pour sa sensibilité.
X comme… rien. Le X aura résisté. Malgré les relances — Xavier ? Xena ? —, aucun mot n’est venu. Un petit échec assumé : même les passionnés les plus inspirés calent parfois devant une lettre.
Y comme Yellowstone. Le premier parc national du monde, et pour lui le plus emblématique. Y comme l’idée même de nature préservée, ces territoires que l’on décide de ne pas toucher.
Z comme Zénith. Le sommet d’une ambition : redonner toute sa place au cheval arabe d’endurance. Pas seulement comme cheval de compétition, mais comme cheval d’aventure, de relation et de transmission.
La conviction de Stéphane Chazel : préserver un cheval arabe fonctionnel
Passé le jeu des lettres, l’entretien bascule. Stéphane Chazel se définit d’abord ainsi, et il tient à la nuance : « Je suis éleveur de chevaux d’endurance avant d’être éleveur de chevaux arabes. » Cette distinction place la fonction avant la race, l’usage avant l’étiquette.
La rusticité avant le modèle
Il établit une hiérarchie. D’abord la rusticité et la solidité. Ensuite, en fonction des règlements, la vitesse de récupération cardiaque, le métabolisme, et de plus en plus la vitesse. Le caractère, lui, marche de pair avec la rusticité — question de comportement.
De là son scepticisme envers les concours de modèle « à allure endurance », dont la corrélation avec la performance réelle est, selon lui, très faible. « Le métabolisme, la récupération, tout ça ne se lit pas sur la tête du cheval. » Selon lui, ce qui fait un cheval d’endurance ne se voit pas dans un ring.
La « pureté » en question
Stéphane Chazel avance ici l’idée que le « pur arabe » est lui-même le produit d’un croisement.
Le croissant fertile, où ce cheval s’est fixé au fil des siècles, fut l’un des grands carrefours de peuples entre l’Asie et l’Occident. « Ce cheval qu’on dit pur n’est qu’un effet de croisement. On a tracé un trait autour d’une matrice de chevaux, on a trié, et ça a donné le cheval arabe. Mais la pureté, elle est où ? » Sa conclusion est nette : la pureté n’existe pas en soi ; elle est une décision humaine, une frontière que l’on dessine.
La preuve par l’image, dit-il : les chevaux importés par les missions militaires du début des années 1900 ne ressemblent plus à aucun cheval d’aujourd’hui, qu’il soit de show, de course ou d’endurance. Chaque orientation a fabriqué son propre cheval. Et c’est précisément ce qui l’inquiète : à force de spécialiser dans trois directions opposées, on pourrait perdre en route ce qui faisait l’identité historique du « cheval des Arabes » — sa capacité d’adaptation, sa résistance, son intelligence.
L’Anglo-Arabe, une race qui s’efface
Même diagnostic, plus discret, pour l’Anglo-Arabe. Faute d’usage — pas assez performant en CSO ou en complet, maintenu artificiellement par le monde des courses —, la race s’étiole. Or Stéphane lui reconnaît une vraie valeur : cet apport de sang anglais donne, en endurance, une solidité et une aptitude que le pur arabe n’a pas toujours. Une piste à explorer, dit-il, plutôt qu’un patrimoine à laisser filer.
Un registre dédié à l’endurance
De ce constat naît sa proposition. Non pas un studbook au sens strict — il préfère le mot « registre » — mais un outil qui répertorie d’abord les chevaux performants en endurance, puis caractérise l’ensemble pour définir des critères d’entrée. Un registre bâti sur la performance réelle et sur les qualités fonctionnelles (rusticité, solidité, métabolisme, récupération, caractère, aptitude à durer), et non sur le modèle.
Il assume que cette logique de séparation n’aille pas toujours dans le sens de l’association de race — qu’il présidait alors. Au moment de l’entretien, le président en exercice de l’Association du cheval Arabe rappelait ainsi lui-même que la « pureté » est une construction, tout en défendant un registre fondé sur la fonction plutôt que sur le modèle. Il juge cette évolution inévitable. « Chaque fois qu’il y a eu une utilisation du cheval, on a créé le cheval qui correspondait à cet usage. C’est comme ça qu’on a fait le trotteur français, comme ça que se sont construites les races de sport. » Son modèle de référence : le Studbook Z belge, ce registre de sport à logique ouverte et performative, qui a fini par accueillir des chevaux de tous horizons.
Il y voit aussi une urgence : la France étant, selon lui, en tête de l’élevage de chevaux d’endurance, c’est à elle de lancer la machine — sous peine de se faire doubler par les Espagnols ou les Italiens. « On y va droit dessus. Autant que ce soit nous. »
Transmettre, expliquer, partager
L’autre préoccupation de Stéphane Chazel n’est pas génétique : elle est culturelle. Il dit avoir été « très touché par la mauvaise presse » faite à l’endurance ces dernières années, et veut contribuer à en redonner une image juste, loin des caricatures — en rappelant ses valeurs premières : l’effort partagé, le respect du cheval, l’aventure humaine. Une manière, encore, de transmettre.
Son message tiendrait peut-être en quelques mots. Le cheval arabe n’est pas seulement un modèle à admirer. C’est un cheval à comprendre. Un cheval à utiliser. Un cheval à respecter. Et surtout, un cheval dont il faut préserver l’essentiel : cette aptitude unique à créer un lien avec l’homme — et à aller loin.
Ce qu’on lui souhaitait, au moment de l’entretien ? Ses mots, pas les nôtres : voir ses filles porter les couleurs de l’équipe de France et devenir championnes du monde. Le vœu était déjà, pour partie, exaucé : dès 2021, Charlotte et Ema figuraient toutes deux dans l’équipe de France Jeunes sacrée championne du monde par équipes — un titre décroché avec, sous la selle d’Ema, cette Cookie Hipolyte née à la maison. Les podiums ont suivi : vice-championne du monde par équipes en 2023, médaille d’argent au championnat d’Europe Jeunes en 2024.
La transmission dont il parlait à la lettre F n’est plus une intention : elle court, et elle gagne.
Le reste, comme il disait, il l’avait déjà.
Sources
- Interview originale de Stéphane Chazel (transcription intégrale fournie par abcducheval.com), base principale de l’article.
- Notes préparatoires et éléments de synthèse transmis pour l’entretien.
- Résultats sportifs et sélections : communiqués de la Fédération Française d’Équitation (ffe.com) sur les championnats du monde et d’Europe Jeunes d’endurance (équipes de France, couples engagés et classements).
- Championnat d’Europe Jeunes d’endurance 2026 (Jullianges, 31 juillet 2026) : communiqué officiel de la FFE (« Doublé argenté pour la France et Pablo Tomas Arnaud… »), corroboré par Cheval Magazine (chevalmag.com, 4 août 2026).
- Présidence de l’ACA : Société Hippique Française (shf.eu), qui présentait Stéphane Chazel comme président de l’Association du cheval Arabe. Passation confirmée par Grandprix.info (03/07/2025) : Virginie Simon a été élue présidente de l’ACA lors de l’assemblée générale du 26 juin 2025 à Toulouse.
Note éditoriale. Les passages relatifs à l’évolution du cheval arabe, à la sélection, au show, à la course et au projet de registre endurance sont présentés comme la vision et les convictions de Stéphane Chazel, et non comme des conclusions scientifiques établies.
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Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.

