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Andrea Bocelli et les chevaux : une histoire d’équilibre et d’émotion

Andrea Bocelli et les chevaux : une histoire d’équilibre et d’émotion

J’ai réalisé cet entretien en 2016 pour la revue Cheval Savoir, aujourd’hui disparue. Je le republie ici, dans son intégralité, dix ans plus tard..

En réécoutant récemment Andrea Bocelli, le souvenir de cette conversation m’est revenu — un de ces moments où l’on découvre, derrière la voix que le monde entier connaît, un homme de cheval. Dix ans ont passé, et il m’a semblé que ces mots avaient leur place ici, parmi les voix qui disent le monde à travers le cheval.

D’une rencontre

Introduction courte, avant la première question.

On connaît le ténor, ses disques vendus par millions, sa voix qui a fait le tour du monde. On sait moins qu’Andrea Bocelli est aussi, et depuis l’enfance, un homme de cheval. Débourrage, cross-country, dressage, chevaux espagnols et arabes : l’équitation traverse sa vie comme une seconde langue, faite d’équilibre, de souffle et de complicité — les mêmes ingrédients, dit-il, que le chant. Il m’a parlé de son parcours de cavalier, de sa vision du dressage, du lien entre l’art vocal et l’art équestre, et de l’affection pour son cheval arabe Giasir.

Dix ans après, voici à nouveau ses mots.

Entretien

Propos recueillis par Laurence Boccard, 2016. Traduction de l’italien.

1. Andrea Bocelli, le monde entier connaît votre immense talent de chanteur et achète vos disques. Ce que l’on sait moins, c’est que vous êtes aussi cavalier et passionné de chevaux. Quand et comment cette passion est-elle née ? Quel a été votre « parcours » équestre ? Et qu’est-ce qui vous a mené en particulier vers le dressage et les chevaux ibériques ?

Les chevaux ont toujours fait partie de ma vie. J’en débourre depuis que je suis gamin. À l’époque, l’inexpérience aidant, il m’arrivait d’être désarçonné, mais j’étais têtu et je finissais par obtenir les résultats que je m’étais fixés. Avec les chevaux, j’entretiens une relation intense, empreinte d’un grand respect. J’apprécie leur intelligence, leur faculté à exprimer de l’affection, leur caractère volontaire, leur athlétisme, la complicité qui s’installe lorsqu’on monte, et cette capacité qu’ils ont de catalyser les émotions et l’état d’âme du cavalier… Pour moi, l’équitation n’est pas seulement le sport que je préfère : c’est aussi un moyen de locomotion bien pratique. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, le cheval était mon vélo, ma moto !

J’apprécie beaucoup le dressage. Mais mon idéal équestre, c’est le cross-country, une discipline exigeante, sur le plan sportif comme sur le plan technique. Compte tenu de mes origines, la mienne a toujours été une équitation d’extérieur. C’est pourquoi je vois dans le cross-country l’expression la plus haute de l’art de monter à cheval, aux prolongements athlétiques d’un grand attrait, mais aussi aux fonctions concrètes. Le cheval andalou* représente, à mon sens, un excellent compromis entre la docilité et l’intelligence. C’est un cheval vif, qui sait se montrer athlétiquement brillant, plaisant — bref, très polyvalent.

2. En matière de dressage, le fait d’être aveugle vous conduit-il à une perception plus fine des sensations ? Travaillez-vous avec un instructeur ?

Je crois que les perceptions sont potentiellement les mêmes pour tous. J’estime qu’avec l’animal, il faut établir des rôles clairs, sans équivoque. Il faut être déterminé, et parfois sévère — avec soi-même… Cela n’empêche pas de rechercher une entente profonde, une intimité dirais-je, qui comporte aussi une part d’ordre affectif. Je ne fais pas appel à des instructeurs, mais lorsque j’ai eu l’occasion de rencontrer de grands cavaliers, je n’ai jamais manqué de leur demander quelques conseils. J’ai ainsi pu côtoyer un champion italien de la trempe de Filippo Moyersoen : il est venu chez moi et m’a fait la grande courtoisie de prendre l’un de mes étalons et de le garder deux mois environ ; à l’issue de quoi le niveau de dressage était tout autre ! J’ai également connu Natale Chiudani et Massimiliano Baroni. Dans un tout autre registre, je connais bien le jockey Andrea Degortes, dit « Aceto ».

3. Le chant et l’équitation, mais aussi la danse, obéissent à d’importantes lois physiques : pour le cavalier comme pour le chanteur, on connaît l’importance de l’équilibre général (notamment au niveau du buste), de la respiration, de la tonicité du dos (mais sans raideur), et aussi du relâchement. Pouvez-vous nous faire part de votre avis et de votre expérience à ce sujet ?

Ce parallèle me semble très heureux, très juste. L’athlétisme, l’équilibre physique et mental sont des ingrédients communs au chant et à l’équitation, deux expériences très physiques mais dotées d’une composante tout aussi essentielle, d’ordre intellectuel et artistique.

4. Pensez-vous que la pratique de plusieurs arts — comme on le faiaait dans les académies de la Renaissance, en Italie en particulier — soit complémentaire ? Devrait-on, dans les écoles d’équitation, et notamment de dressage, renouer avec ce concept ?

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La Renaissance est un moment éclatant de notre histoire, vers lequel il est aujourd’hui encore utile de se tourner pour créer et célébrer la beauté. Je crois que ce concept vaut aussi là où l’on enseigne l’équitation. Pour ma part, je peux souligner combien les sports liés au cheval comptent parmi les plus enthousiasmants — et les plus formateurs — que je connaisse ; il est donc dommage que, en Italie du moins, ils ne soient pas suffisamment pratiqués.

5. Le maître portugais Nuno Oliveira ne travaillait ses chevaux qu’au son de la musique de Verdi, dans son manège. Il disait aussi que l’essentiel, en équitation comme dans tous les arts, est de savoir dépasser la technique pour laisser place à l’émotion. L’équitation vous émeut-elle ?

Elle m’émeut énormément : l’équitation se joue dans le délicat équilibre entre technique et respect, entre l’exigence la plus haute et la capacité d’accorder sa confiance — et son affection — à l’animal. Le cheval est en outre l’instrument de liberté par excellence, le compagnon idéal pour un contact authentique avec la nature et la force stupéfiante de ses paysages, plus encore lorsqu’ils sont préservés. L’hiver surtout, j’aime chevaucher le long des bois, des plages et des campagnes de ma région.

6. Vous aimez aussi les chevaux arabes. Le pur-sang arabe vous apporte t’il autre chose que le Pure Race Espagnol ? Pouvez-vous nous expliquer d’où vient ce choix ?

L’Arabe a été mon compagnon de vie durant de longues années. J’ai eu une relation particulièrement intense avec mon cheval arabe Giasir, un animal extraordinaire, un ami à sa façon, qui m’est resté au cœur au point que, après sa mort, je lui ai dédié un poème. Par la suite, j’ai commencé à mieux connaître et à apprécier les chevaux espagnols ; pour leur beauté, pour leur stature imposante, et aussi pour la grande garantie de longévité qu’ils offrent, j’ai appris à les aimer et à les préférer, au point d’en posséder quelques-uns, dont des étalons, dans la propriété familiale de Poggioncino, dans la campagne toscane où je suis né et où j’ai grandi. L’andalou me paraît un cheval qui réalise un excellent compromis entre docilité et intelligence : il sait être vif, athlétiquement brillant et très polyvalent.

* Andalou : on entendra ici la Pure Race Espagnole (PRE), dont « andalou » est le nom d’usage courant.

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