Pourquoi choisir la place côté vitre dans le bus
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Il y a une place dans le bus que je choisirai toujours, et je m’aperçois que je le fais instinctivement.
Je pourrais m’asseoir n’importe où. Côté couloir, pour être tranquille. Au fond, pour avoir de la place. Devant, pour descendre plus vite. Mais non. Sans même y réfléchir, je cherche toujours la place côté vitre — du côté des prés. Parce qu’on ne sait jamais. Il pourrait y avoir des chevaux.
Ça fait sourire les gens quand je le dis. Pourtant, je suis incapable de faire autrement. Même les matins où je pars travailler, la tête remplie de dossiers, je finis toujours par lever les yeux dès que la route traverse la campagne. Et quand j’aperçois une ou deux silhouettes en train de brouter, j’oublie tout pendant quelques secondes. Je les regarde jusqu’au dernier moment. Comme si j’avais encore dix ans.
Le plus étonnant, c’est que cela ne s’arrête pas là. En ville aussi, mon cerveau semble programmé pour repérer le moindre cheval. Une librairie ? Mes yeux trouvent immédiatement le livre avec un cheval sur la couverture. Une affiche ? Je vois le cheval avant le titre. Une cérémonie ? Je cherche les chevaux de la Garde républicaine. Un policier à cheval traverse la rue ? Je souris avant même de m’en rendre compte. Comme un enfant.
Et, à vrai dire, j’espère ne jamais perdre ça.
Une réaction sans logique apparente
Parce qu’au fond, cette réaction est irrationnelle. Je ne gagne rien à regarder des chevaux dans un pré pendant douze secondes depuis un bus. Ils ne me connaissent pas. Je ne vais pas m’arrêter les caresser. Le trajet continue et, une minute plus tard, je suis déjà replongé dans mes mails.
Alors pourquoi ce besoin presque instinctif ?
C’est la question que j’ai voulu creuser, en sortant du seul registre du témoignage pour aller voir du côté de la psychologie, de la psychanalyse et de la sociologie ce que cette fidélité pouvait bien raconter.
Ce que dit la mémoire affective
Les passions construites dans l’enfance ne restent que rarement de simples centres d’intérêt : elles s’inscrivent dans la mémoire affective, cette mémoire qui ne retient pas des faits mais des sensations liées à des faits. Un objet, une image ou un animal associé, enfant, à des moments de sécurité ou de liberté peut continuer, des décennies plus tard, à déclencher la même émotion en un instant — avant même que la pensée n’ait eu le temps de s’en mêler. C’est ce mécanisme qui explique qu’un cheval aperçu au loin, depuis un bus, produise un effet immédiat, sans détour par la réflexion.
Winnicott et la part de nous qui continue à jouer
Le psychanalyste britannique Donald Winnicott a consacré une partie de son œuvre à ce qu’il appelait l’espace transitionnel : cette zone intermédiaire, née dans l’enfance, où l’on joue, où l’on s’émerveille, et qui ne disparaît pas nécessairement à l’âge adulte. Pour lui, la capacité à continuer de s’émerveiller n’est pas un reste d’immaturité, mais au contraire une des conditions de l’équilibre psychique : garder vivante une émotion d’enfance, c’est garder un lien avec une part authentique de soi, une part qui échappe aux rôles que l’on endosse — professionnel, parent, adulte responsable.
Vu sous cet angle, la place côté vitre n’est pas un caprice. C’est un espace de jeu minuscule, glissé entre deux réunions.
Ce que la sociologie du temps en dit
Du côté de la sociologie, cette fidélité aux passions d’enfance raconte aussi quelque chose de notre époque. Le sociologue allemand Hartmut Rosa, héritier de l’École de Francfort, a fait de l’accélération le concept central de sa lecture de la modernité tardive : accélération technique, accélération des changements sociaux, accélération du rythme de vie lui-même. Nous sommes définis par notre métier, nos responsabilités, nos performances, pris dans un temps qui court et qui presse.
Face à ce diagnostic, Rosa propose un concept qu’il développe plus tard sous le nom de résonance : cette forme de relation au monde où quelque chose — un paysage, une rencontre, une présence — nous touche et nous répond, à rebours de la logique d’efficacité qui nous instrumentalise tout le reste. Une telle résonance ne se planifie pas, ne se force pas ; elle demande simplement de la disponibilité et une forme d’ouverture à l’imprévu.
Un cheval aperçu derrière une haie, depuis un bus, n’a évidemment pas la portée d’une œuvre de Rosa. Mais il en épouse la forme la plus modeste : quelques secondes où le monde cesse d’être un simple décor traversé à vive allure, et où l’on se sent, très brièvement, en relation avec lui plutôt qu’en fuite devant lui.
Ce que cela dit d’une passion
Peut-être est-ce cela, finalement, une passion. Ce n’est pas seulement une activité que l’on pratique. C’est quelque chose qui continue à nous appeler, même lorsque l’on ne s’y attend pas — dans un bus, sur une affiche, au détour d’une vitrine de librairie.
Alors oui, demain matin encore, je choisirai la place près de la vitre. Du bon côté. Celui où il y a les prés. Parce qu’on ne sait jamais. Et si un cheval apparaissait, il serait dommage de le manquer.
Peut-être qu’être passionné de chevaux, ce n’est pas seulement aimer les chevaux. C’est garder, malgré les années, la capacité de s’émerveiller d’une silhouette qui galope au loin. Et dans un monde où l’on nous demande sans cesse de grandir, de produire, de courir après le temps, conserver ce regard-là est peut-être l’une des plus belles façons de ne jamais tout à fait devenir vieux.
Un billet d’humeur, comme un rappel silencieux que nous sommes autre chose que des adultes pressés.
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Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.






