Tevis Cup : 70 ans d’une course où le cheval écrit sa propre légende
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Il existe des compétitions qui dépassent le classement. La Tevis Cup — officiellement la Western States Trail Ride — en fait partie depuis 1955. En 2026, elle célèbre soixante-dix ans d’existence, un jalon rare pour une épreuve qui a posé les bases de l’endurance moderne et continue, chaque été, d’imposer aux couples cheval-cavalier une question simple et brutale : qui ira au bout des 100 miles ?
Cent miles américains, soit environ 160 kilomètres, à parcourir en moins de 24 heures entre le lac Tahoe et Auburn, en Californie, à travers les sentiers escarpés de la Sierra Nevada. Une règle domine tout le reste : le cheval doit terminer en parfait état physique. Aller vite ne sert à rien si la monture n’arrive pas fraîche.
Un pari lancé par un homme qui doutait qu’on doute encore des chevaux
Tout commence avec Wendell Robie, homme d’affaires et cavalier d’Auburn, en Californie. Dans les années 1950, beaucoup pensent que les chevaux modernes ne pourraient plus couvrir cent miles en une seule journée sur un terrain aussi exigeant que celui de la Sierra Nevada. Robie décide de le prouver.
Le 7 août 1955, il s’élance depuis Lake Tahoe avec quatre compagnons. Monté sur son étalon arabe Bandos, il rallie Auburn en moins de 24 heures — une tradition venait de naître. Robie remportera d’ailleurs quatre années de suite la course qu’il venait de créer, avant de fonder la Western States Trail Foundation pour préserver le sentier et pérenniser l’épreuve.
Détail savoureux : Bandos, monté par Robie, détient toujours le record du plus vieux cheval vainqueur de la course — 16 ans, en 1956 — un record resté imbattu pendant 61 ans, jusqu’en 2017.
Le trophée Tevis : une histoire à part
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le nom « Tevis Cup » ne date pas de 1955. La course elle-même s’appelle officiellement la Western States Trail Ride ; le trophée qui lui a donné son surnom porte le nom de Lloyd Tevis (1824-1899), offert en son honneur par son petit-fils Will Tevis, homme d’affaires de San Francisco et l’un des premiers mécènes de l’épreuve. Ce trophée n’a été décerné qu’à partir de 1959 — à Nick Mansfield, monté sur Buffalo Bill, un hongre de onze ans croisé Pur-sang, et non un Pur-sang anglais pur comme on le lit parfois.
Cette précision compte : elle rappelle que l’endurance ne récompense jamais une race à elle seule, mais un couple, une préparation, un instinct de terrain.
Une philosophie : préserver le cheval avant de gagner
La Tevis Cup impose des contrôles vétérinaires (« vet checks ») tout au long du parcours. Un cheval jugé « fit to continue » — apte à continuer — peut poursuivre ; sinon, la course s’arrête, quel que soit le classement. C’est cette exigence qui a valu à l’épreuve sa réputation de rigueur et d’éthique, bien avant que le bien-être animal ne devienne un sujet central du sport équestre.
La Haggin Cup, second trophée emblématique, récompense chaque année le cheval jugé en meilleure condition physique parmi les dix premiers arrivés. Elle porte le nom de James Ben Ali Haggin, ami et beau-frère de Lloyd Tevis, et a été offerte par son petit-fils Louis Haggin en 1964.
Les légendes équines de la Tevis Cup
Bandos, le pionnier arabe monté par Wendell Robie, remporte les deux premières éditions, en 1955 et 1956. Il incarne le cheval fondateur, celui qui transforme un pari fou en institution.
Witezarif, cheval arabe né en 1963 chez Hyannis Cattle Company (Nebraska), reste la plus grande légende de l’épreuve. Monté par Donna Fitzgerald, il remporte la Tevis Cup six fois — dont quatre années consécutives — un record qu’aucun autre couple n’a égalé depuis. Sa carrière n’a pourtant pas été sans accroc : en 1974, il est devancé d’une seule minute par El Karbaj, un cheval issu du même élevage, monté par Hal Hall. Witezarif devient en 1975 le tout premier cheval intronisé au Hall of Fame de l’AERC (American Endurance Ride Conference).
Fritz, hongre arabe monté par Marjorie Pryor, remporte l’épreuve en 1982 et 1983. Il reste à ce jour le seul cheval de l’histoire de la Tevis Cup à avoir gagné en ne voyant que d’un œil. Pryor le mène à huit reprises jusqu’à l’arrivée, dont sept fois dans le top six — une régularité remarquable pour un cheval avec un tel handicap.
HCC Gazal, monté par Julie Suhr, s’impose comme la référence de la Haggin Cup : il la remporte trois fois, en 1983, 1984 et 1986 — un record encore inégalé aujourd’hui. Un abreuvoir commémoratif lui est dédié sur le sentier, entre Volcano Canyon et Foresthill.
Les exceptions qui confirment la règle
Le Pur-sang arabe domine très largement le palmarès — plus de 90 % des chevaux vainqueurs sont arabes ou partiellement arabes. Mais quelques exceptions rappellent que l’endurance récompense d’abord un individu, pas une race.
Marco B, monté par Ernie Sanchez, entraîneur de polo, remporte l’édition 1960. Ce cheval, croisé Pur-sang et mustang, appartenait à un vétérinaire de Woodside. L’anecdote vaut le détour : en pleine course, Sanchez se retrouve égaré à 4,5 miles du tracé avant d’être remis sur la bonne voie par le photographe officiel de l’épreuve — il termine pourtant vainqueur, établissant au passage un nouveau record de temps (14h35).
Ruby, une mule montée par Sandy Brown, remporte la Haggin Cup en 1998 — un exploit rarissime, puisque seules deux mules dans toute l’histoire de l’épreuve ont décroché ce trophée (la première étant Hugo, montée par Eva Taylor, en 1974). Une preuve, s’il en fallait une, que l’endurance célèbre avant tout un athlète, quelle que soit son pedigree.
Sources : Chronicle of the Horse, « Throwback Thursday : Lost But Resourceful, Sanchez Improvised For 1960 Tevis Cup Win » ; teviscup.org, « Facts and Figures » ; archives Endurance.net RideCamp, 1998
Tableau des grands noms de la Tevis Cup
| Cheval | Race / croisement | Cavalier | Fait marquant |
|---|---|---|---|
| Bandos | Arabe | Wendell Robie | Vainqueur 1955, 1956 ; plus vieux cheval vainqueur (16 ans) pendant 61 ans |
| Buffalo Bill | Croisé Pur-sang | Nick Mansfield | Premier vainqueur du trophée Tevis Cup, 1959 |
| Marco B | Pur-sang/mustang | Ernie Sanchez | Vainqueur 1960, record de temps (14h35) |
| Witezarif | Arabe | Donna Fitzgerald | 6 victoires, dont 4 consécutives ; 1er cheval au Hall of Fame AERC (1975) |
| Fritz | Arabe (aveugle d’un œil) | Marjorie Pryor | Vainqueur 1982, 1983 ; 8 arrivées, 7 fois dans le top 6 |
| HCC Gazal | Arabe | Julie Suhr | 3 Haggin Cup (1983, 1984, 1986) — record inégalé |
| Ruby | Mule | Sandy Brown | Haggin Cup 1998 — seulement la 2e mule de l’histoire à la remporter |
70 ans plus tard, la même question au départ
L’édition 2026 marque le 70e anniversaire d’une épreuve devenue, selon ses propres organisateurs, « la grand-mère de toutes les courses d’endurance ». Ce que la Tevis Cup a démontré depuis 1955 dépasse le seul sport : elle a posé les fondations d’une discipline qui a fait du bien-être du cheval une condition de la victoire, et non un supplément d’âme.
Sept décennies plus tard, le sentier n’a pas changé de nature. La question posée à chaque cavalier au départ, elle non plus : qui connaît vraiment son cheval — assez pour l’écouter jusqu’au bout des 100 miles ?
FAQ
Quelle est la distance de la Tevis Cup ? Environ 160 kilomètres, soit 100 miles américains, entre le lac Tahoe et Auburn, en Californie.
Quel cheval a remporté le plus de victoires ? Witezarif, monté par Donna Fitzgerald, avec six victoires dont quatre consécutives dans les années 1970.
Quelle race domine le palmarès ? Le Pur-sang arabe, présent dans plus de 90 % des chevaux vainqueurs, grâce à ses qualités de récupération et de rusticité.
Depuis quand la course existe-t-elle ? Depuis 1955. Le trophée « Tevis Cup » lui-même n’a toutefois été décerné qu’à partir de 1959.
Sources
- Western States Trail Foundation — teviscup.org : « About the Ride », « Cup Winners », « Facts and Figures »
- WSER, « How it All Began »
- Horse Illustrated, « The Tevis Cup », horseillustrated.com
- The Chronicle of the Horse, « Throwback Thursday: Lost But Resourceful, Sanchez Improvised For 1960 Tevis Cup Win »
- The Equestrian Vagabond / Endurance.net, « The Freak and The Fearless: The Legend of Witezarif and Donna Fitzgerald »
- The Union (theunion.com), « Tevis Cup challenges both horse and rider »
- Archives Endurance.net RideCamp, septembre 1998
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Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.






