Question : L’anthropomorphisme est il bon ou mauvais pour le cheval ?
Laurence est une passionnée de chevaux en tout genre, allez…
Le reproche est devenu un réflexe. Dès qu’on prête au cheval une intention, une humeur, une préférence, quelqu’un se lève pour rappeler que « ce n’est pas un humain ». Le rappel est utile. Il est aussi, souvent, la manière la plus élégante de ne rien avoir à comprendre.
Il y a dans le monde du cheval une police du langage qui ne dit pas son nom. Elle patrouille sur les forums, dans les manèges, dans les commentaires sous les vidéos. Vous dites qu’il « boude », on vous répond qu’il n’a pas les structures cérébrales pour bouder. Vous dites qu’il « vous attend », on vous répond qu’il attend le seau. Vous dites qu’il « a peur pour vous », et là, franchement, on vous laisse tomber.
Le mot qui sert de matraque, c’est anthropomorphisme. Il désigne le fait de projeter sur un être non humain des états mentaux humains. C’est une faute méthodologique réelle, et elle a fait, dans l’histoire des sciences du comportement, des dégâts considérables. Mais elle a aujourd’hui un jumeau que l’on dénonce beaucoup moins, et qui abîme au moins autant les chevaux : le refus de principe de leur accorder quoi que ce soit.
Le primatologue Frans de Waal a donné un nom à ce jumeau. Dans un article de 1999 devenu classique, il oppose l’anthropomorphisme à ce qu’il appelle l’anthropodéni : le rejet a priori de toute continuité entre nous et les autres animaux, traitée comme une naïveté — alors même que nous partageons avec eux une histoire évolutive, une architecture nerveuse et, pour ce qui nous occupe ici, plusieurs millénaires de vie commune.
La question n’est donc pas de savoir si l’anthropomorphisme est bon ou mauvais. Elle est de savoir lequel.
Ce que l’anthropomorphisme a coûté aux chevaux
Commençons par la charge, car elle est fondée.
L’affaire la plus célèbre de l’histoire de l’éthologie est une affaire de cheval. Berlin, septembre 1904 : un trotteur Orlov nommé Hans, propriété d’un ancien professeur de mathématiques, Wilhelm von Osten, répond à des questions d’arithmétique en frappant du sabot. Il additionne, il soustrait, il donne la date. Une commission de treize personnes réunie par le psychologue Carl Stumpf conclut à l’absence de fraude — et elle a raison, il n’y a pas de fraude. C’est Oskar Pfungst qui comprend, et qui publie en 1907 Das Pferd des Herrn von Osten : Hans lit dans la posture et la respiration de son questionneur le moment où il faut cesser de frapper. Quand le questionneur ignore lui-même la réponse, Hans se trompe.
L’histoire est habituellement racontée comme une leçon d’humilité : voilà où mène le fait de prêter à un cheval des facultés humaines. On oublie généralement la seconde moitié de la leçon, que la philosophe Vinciane Despret a remise au centre dans Hans, le cheval qui savait compter (2004) : Hans ne savait pas compter, soit. Mais il savait faire quelque chose qu’aucun des savants présents ne savait faire, et qui est peut-être plus difficile — lire un corps humain avec une finesse que ce corps humain ignorait lui-même posséder. On a corrigé une erreur d’attribution en passant à côté d’une compétence réelle. C’est exactement le mécanisme que je voudrais décrire.
Les dégâts de l’anthropomorphisme naïf, dans le monde équestre contemporain, sont pourtant bien réels et très concrets.
Il y a le cheval obèse par amour. Nourri comme on nourrit un enfant qu’on veut consoler, à coups de friandises et de rations généreuses, par un propriétaire qui projette sur lui une relation au manger qui est la sienne, pas la sienne à lui. Le résultat est une fourbure, un syndrome métabolique, une souffrance longue.
Il y a le cheval couvert parce qu’on a froid. Un animal dont la zone de neutralité thermique descend nettement plus bas que la nôtre, qui régule par la pilo-érection d’un poil d’hiver, et qu’on empêche de fonctionner en lui posant une couverture parce que l’humain, lui, grelotte au bord du pré.
Il y a le cheval puni pour insolence. Celui-là est le plus grave. Il suppose que l’animal a agi contre nous, avec intention, avec calcul, qu’il a « voulu se moquer », qu’il « teste », qu’il « cherche à dominer ». Cette lecture — qui est une projection de nos scénarios sociaux d’humiliation et de rivalité — justifie l’essentiel de la violence ordinaire faite aux chevaux. Elle transforme un mouvement de fuite en affront, une raideur en mauvaise volonté, une douleur en caprice.
Et il y a le cheval soumis à un chef de meute imaginaire. Toute une pédagogie s’est construite sur l’idée qu’il faudrait « être le leader », occuper la place de l’étalon dominant, gagner un rapport de force symbolique. Ce que l’observation montre est plus nuancé, et plus intéressant. Des hiérarchies existent bien chez les chevaux, mais elles portent sur l’accès prioritaire à des ressources limitées, non sur un désir de domination : dans les groupes stables, l’agression est rare et l’évitement est la règle. Surtout, l’initiative des déplacements ne suit pas le rang. Konstanze Krueger et ses collègues, en observant des groupes de chevaux libres, ont montré que le lancement d’un mouvement collectif est partagé entre plusieurs individus et ne se déduit pas de la position hiérarchique. Être « le chef » n’est pas être celui qu’on suit.
Krueger avait d’ailleurs testé dès 2007 le fameux moment de « join-up » du travail en rond, présenté comme l’instant où le cheval accepte l’humain comme leader. Sur vingt-six chevaux, elle observe simplement que le délai avant de suivre diminue au fil des séances, et que les chevaux généralisent à un autre entraîneur. Autrement dit : ils apprennent. Ce n’est pas une reconnaissance d’autorité, c’est un conditionnement. On notera au passage que trois chevaux durent être retirés de l’étude, en sueur et ne répondant plus à l’expérimentateur, pour des raisons de bien-être.
Notons bien le point commun de ces erreurs : dans chaque cas, l’humain n’a pas prêté au cheval une émotion. Il lui a prêté une histoire. Un récit avec des rôles, des torts, des dettes. La projection n’est pas affective, elle est narrative. Et c’est ce qui la rend dangereuse.
Ce que l’anthropodéni coûte aux chevaux
Retournons maintenant l’accusation, car l’autre versant est aussi meurtrier, et beaucoup plus respectable.
Le refus de principe d’attribuer une vie intérieure aux animaux a une généalogie longue et prestigieuse. Descartes et l’animal-machine, dont il faut rappeler qu’il fut construit contre l’anthropomorphisme scolastique. Puis, au XXe siècle, le behaviorisme, qui a fait de l’inobservable un non-sujet scientifique. La règle était méthodologique — ne parlons que de ce que nous pouvons mesurer — mais elle s’est très vite muée en règle ontologique : ce dont nous ne pouvons pas parler n’existe pas. De Waal, comme la philosophe Eileen Crist, a un mot pour ce résultat : à force de fuir l’anthropomorphisme, on tombe dans le mécanomorphisme, qui n’est pas moins faux.
Ce glissement a des conséquences pratiques que tout cavalier a croisées.
Il a permis, pendant des décennies, de considérer que la douleur du cheval n’était pas un objet légitime. Qu’un animal qui ne se plaint pas ne souffre pas. Or le cheval est une proie : l’inhibition des signaux de douleur est chez lui une stratégie de survie. L’animal qui ne montre rien n’est pas l’animal qui n’a rien.
Il a permis de qualifier de « caractère » ce qui relève de l’état chronique. Les travaux de l’équipe de Martine Hausberger, à Rennes, ont décrit chez des chevaux de centre équestre une posture dite « de retrait » : l’animal immobile, l’encolure horizontale, le regard fixe et peu clignant, la tête et les oreilles figées vers l’arrière, indifférent aux stimulations visuelles, sonores et tactiles. Fureix et ses collègues l’associent à un ensemble d’indicateurs évoquant un état de type dépressif. Dans une étude portant sur cinquante-neuf chevaux de trois centres équestres, près d’un animal sur cinq présentait cette attitude figée. Dans le langage des écuries, ces chevaux-là sont des chevaux « calmes ». Ce sont peut-être des chevaux éteints.
Il a permis, enfin, de traiter comme secondaires les besoins sociaux, alors que l’isolement en box d’un animal grégaire est probablement l’une des plus grandes causes de mal-être équin dans nos pays.
On ne maltraite pas un cheval parce qu’on l’a trop humanisé. On le maltraite parce qu’on a décidé qu’il n’y avait, derrière l’œil, personne à qui rendre des comptes.
Ce que la biologie autorise réellement
Entre les deux erreurs, la biologie ne dit pas « on ne sait pas ». Elle dit des choses précises, et elle en refuse d’autres.
Ce qu’elle autorise, d’abord. Nous partageons avec le cheval une architecture sous-corticale ancienne. Les systèmes neurologiques qui produisent, chez le mammifère, la peur, la recherche, la colère, le soin, la détresse de séparation ou le jeu — ce que le neuroscientifique Jaak Panksepp a décrit comme des systèmes émotionnels primaires — ne sont pas des inventions humaines dont les chevaux posséderaient une copie dégradée. Ce sont des structures partagées, dont nous héritons également. Darwin, dès 1872, l’avait posé dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux : la continuité de l’expression émotionnelle entre l’homme et l’animal est un argument évolutif, pas une facilité littéraire.
Elle autorise ensuite un fait devenu difficile à contourner : le cheval lit l’humain. En 2016, une équipe de l’université du Sussex a montré que des chevaux exposés à des photographies de visages humains en colère ou souriants réagissaient différemment aux premiers — accélération plus rapide du rythme cardiaque, et biais du regard vers l’œil gauche, associé à un traitement de la menace par l’hémisphère droit. Le résultat a été discuté : un chercheur allemand a contesté la partie latéralisation, les auteurs ont republié leurs données, et c’est l’effet cardiaque qui est ressorti le plus solide de l’échange. Il tient sur vingt-huit chevaux seulement, et il demande à être confirmé — mais il existe.
Le versant symétrique est mieux établi. La même équipe a publié en 2015 EquiFACS, un système de codage anatomique du visage du cheval, décalqué de celui qui sert pour les visages humains. Il recense dix-sept unités d’action distinctes, auxquelles s’ajoutent quatre descripteurs propres aux oreilles. À titre de comparaison : vingt-sept chez l’humain, seize chez le chien, treize chez le chimpanzé. Le cheval dispose donc d’un visage nettement plus expressif que ne le laissait supposer sa réputation de tube digestif monté sur quatre ressorts.
Ce que la biologie refuse, en revanche, est tout aussi net. Elle ne nous autorise pas à supposer chez le cheval une théorie de l’esprit élaborée, une conscience réflexive de soi comparable à la nôtre, une mémoire autobiographique organisée en récit, ni la capacité de concevoir un projet vindicatif étalé dans le temps. « Il se venge » n’est pas une hypothèse prudente : c’est une importation.
Et surtout, elle nous rappelle l’essentiel, qui est le monde propre. Jakob von Uexküll appelait Umwelt le monde tel qu’il est constitué par les organes et les besoins d’un vivant donné. Celui du cheval n’est pas le nôtre. Champ visuel presque circulaire, vision dichromatique, olfaction dominante, oreilles orientables indépendamment l’une de l’autre, corps qui ne peut pas vomir, qui ne respire que par les naseaux, dont la digestion suppose une ingestion quasi continue et dont la sécurité passe par la vue d’un congénère. Ce cheval-là n’habite pas notre monde. Il habite le sien, à côté du nôtre. Thomas Nagel avait demandé en 1974 ce que cela fait d’être une chauve-souris, en concluant que nous n’y aurions jamais accès. La question tient pour le cheval — mais elle est moins désespérante, parce que nous avons avec lui plusieurs millénaires de traduction pratique.
Le regard de l’éthologue : une discipline du regard
Si la biologie dit ce que le corps autorise, l’éthologie, elle, ne dit pas d’abord ce qu’il faut penser. Elle dit comment il faut regarder. Et c’est peut-être, dans toute cette affaire, l’apport le plus utile au cavalier — parce que c’est le seul qui soit directement transposable au bord d’un pré.
L’éthologie est née d’un refus double, et c’est ce qui la rend précieuse ici. Refus du laboratoire, contre le behaviorisme : Konrad Lorenz et Niko Tinbergen ont posé qu’on ne comprend un animal qu’en l’observant dans le milieu où son comportement a un sens. Mais refus, aussi, de l’anecdote sentimentale qui avait discrédité l’histoire naturelle du XIXe siècle. L’éthologue est donc, structurellement, quelqu’un qui a appris à aimer un animal et à se méfier de ce que cet amour lui fait voir. C’est exactement notre problème.
L’éthogramme, ou l’art de voir avant de savoir
Son premier outil est l’éthogramme : l’inventaire des comportements d’une espèce, décrits sans intention. Non pas « il menace », mais : oreilles couchées, encolure tendue à l’horizontale, mouvement de la tête vers l’avant. Non pas « ils s’aiment bien », mais : grattage mutuel, localisation, durée, fréquence. L’éthogramme paraît d’une pauvreté décourageante. Il est en réalité un exercice ascétique : il oblige à voir avant de savoir. Et le cavalier qui s’y astreint dix minutes par jour au bord de son pré découvre en général très vite que son cheval fait beaucoup de choses qu’il n’avait jamais remarquées, parce qu’il les avait toutes classées à l’avance.
Les quatre « pourquoi » de Tinbergen
Son second outil est une grille proposée par Niko Tinbergen en 1963, dans un article écrit pour les soixante ans de Lorenz — les deux hommes recevront, avec Karl von Frisch, le prix Nobel de médecine en 1973. Devant un comportement, il y a quatre manières distinctes de demander « pourquoi ? », et la plupart de nos disputes d’écurie viennent de ce qu’on les confond. Pourquoi maintenant — quelle est la cause immédiate, le stimulus, l’état physiologique ? Pourquoi chez cet individu — quelle est son histoire, son développement, ce qu’il a appris ? À quoi cela sert-il — quel avantage ce comportement procure-t-il à l’espèce ? Et d’où cela vient-il — quelle est son histoire évolutive ?
Prenons le cheval qui refuse d’entrer dans un van. Le propriétaire répond au niveau du développement, et souvent mal : « il a un mauvais souvenir, il m’en veut ». L’éthologue répond d’abord au niveau de la fonction : un équidé est un animal de plaine dont la survie repose sur la fuite, et entrer volontairement dans une boîte étroite, sombre, sans issue, contredit à peu près tout ce que son espèce a mis des millions d’années à apprendre. Ce n’est pas un problème de caractère. C’est un problème de niveau d’explication.
Aller voir des chevaux qui ne travaillent pas
Le troisième apport de l’éthologie est empirique, et il est décisif pour notre question : elle est allée observer des chevaux qui ne travaillaient pas.
C’est ce qu’a fait l’éthologue suisse Claudia Feh, en observant pendant des années les chevaux de Camargue en semi-liberté depuis la station biologique de la Tour du Valat. Elle fondera en 1990 l’association Takh, installera des chevaux de Przewalski nés en zoo sur le causse Méjean pour qu’ils y reconstituent des groupes familiaux, et en réintroduira vingt-deux en Mongolie en 2004 et 2005. Ce que ces observations de long terme décrivent ne ressemble pas au modèle du chef de meute : des groupes familiaux stables, des associations préférentielles durables entre individus, des rôles distribués, et des relations qui se règlent beaucoup plus par l’évitement et le rituel que par l’affrontement.
Elles ont aussi produit une des plus belles réponses possibles à notre débat. Le grattage mutuel — deux chevaux côte à côte, tête-bêche, se mordillant l’encolure — a longtemps été le type même du comportement qu’on n’osait décrire qu’avec des pincettes : « ils ont l’air d’y prendre du plaisir ». Feh et Jeanne de Mazières ont mesuré. En filmant un troupeau camarguais, elles ont d’abord identifié le site que les chevaux se grattent préférentiellement — la base de l’encolure. Puis elles ont imité ce grattage à la main : à cet endroit précis, le rythme cardiaque du cheval baisse ; ailleurs, non. Chez les adultes comme chez les poulains. Ce qui n’était qu’une impression de propriétaire attendri est devenu une donnée physiologique, publiée dans Animal Behaviour en 1993.
L’intuition affective est souvent un bon point de départ et un très mauvais point d’arrivée.
Voilà, je crois, la leçon centrale de l’éthologie sur l’anthropomorphisme. Les cavaliers ont raison bien plus souvent qu’on ne le dit — mais ils ont raison comme on a raison avant la démonstration, et c’est la démonstration qui protège le cheval, pas l’intuition.
Il faut être juste, cependant, et dire aussi le vice professionnel de l’éthologue. À force de se méfier de l’anecdote, la discipline a parfois produit des chevaux de papier : des courbes de fréquence, des budgets-temps, des indices d’occurrence, et plus personne dedans. Le traumatisme fondateur de Hans le Malin a laissé une prudence qui vire parfois à la paralysie. Et il existe une forme sophistiquée de refus qui consiste à répondre « nous n’avons pas de données » à quelqu’un qui vous décrit un animal en train de se détruire dans un box. L’absence de données n’est pas une donnée. C’est une tâche.
Vers un anthropomorphisme critique
L’éthologue Gordon Burghardt a proposé, dès les années 1980 puis sous ce nom en 1991, un terme qui me paraît la seule sortie honnête de ce faux dilemme : l’anthropomorphisme critique. L’idée n’est pas d’interdire la projection. Elle est de s’en servir comme d’un instrument — pour formuler des hypothèses vérifiables — et de la soumettre au contrôle de tout ce que l’on sait par ailleurs : histoire naturelle, physiologie, contraintes neurologiques, description patiente du comportement.
Concrètement, cela ressemble à une discipline en trois temps.
Premier temps : décrire. C’est l’éthogramme, appliqué à un seul cheval et à une seule minute. Ce que je vois, littéralement, sans verbe d’intention. Encolure haute, naseaux dilatés, oreilles pointées vers le fond du manège, transfert du poids sur l’arrière-main. Rien d’autre. Cette étape paraît triviale ; elle est en réalité la plus difficile, parce que nous voyons déjà interprété.
Deuxième temps : hypothéser. Ici, la projection est légitime et même féconde. Si j’étais un animal-proie dont l’acuité est faible à cette distance et pour qui un objet immobile devient menaçant quand il bouge soudain, que ferais-je ? L’empathie sert de générateur d’hypothèses. C’est son bon usage.
Troisième temps : filtrer. L’hypothèse est-elle compatible avec l’Umwelt du cheval, avec sa physiologie, avec ce que nous savons de ses capacités cognitives ? « Il a peur » passe le filtre. « Il a mal quelque part » passe le filtre et impose d’aller vérifier. « Il me punit pour hier » ne le passe pas — non parce que c’est trop généreux envers le cheval, mais parce que c’est trop généreux envers moi : cela suppose que je compte, dans sa vie mentale, comme un personnage.
Et à chaque fois, une question de contrôle empruntée à Tinbergen : à quel niveau suis-je en train de répondre ? Beaucoup de nos jugements sur les chevaux sont faux non parce qu’ils sont trop généreux, mais parce qu’ils cherchent une histoire individuelle là où il y a une contrainte d’espèce.
Ce protocole est austère. Il n’est pas froid. La rigueur n’est pas le contraire de l’affection, elle en est la forme adulte.
Ce que nous devons au cheval
Je voudrais finir sur un déplacement, car la question posée en titre est peut-être mal posée.
Nous demandons si l’anthropomorphisme est bon ou mauvais pour le cheval. Mais l’anthropomorphisme n’agit pas sur le cheval : il agit sur nous. Le cheval, lui, ne sait pas comment nous le décrivons. Il subit uniquement les conduites que nos descriptions rendent possibles. Un mot ne blesse pas un cheval. Un mot autorise une main.
C’est pour cette raison que la véritable ligne de partage ne passe pas entre ceux qui humanisent et ceux qui refusent d’humaniser. Elle passe entre les projections qui augmentent notre attention et celles qui la dispensent.
Dire d’un cheval qu’il est inquiet m’oblige à chercher de quoi. Dire qu’il est vicieux m’autorise à ne plus chercher du tout. Dire qu’il s’ennuie m’oblige à regarder son box, ses heures, ses congénères. Dire qu’il est « juste comme ça » ferme le dossier. La question n’est pas la quantité d’humanité que nous lui prêtons — c’est la quantité de travail que ce prêt nous impose.
Et il y a, dans cette affaire, une ironie que l’anthropologue en moi ne peut pas laisser passer. Le reproche d’anthropomorphisme est presque toujours adressé à des femmes, à des amateurs, à des propriétaires de loisir — c’est-à-dire à ceux qui passent le plus de temps à regarder un cheval sans rien lui demander. Tandis que les modèles les plus massivement anthropomorphiques de notre milieu — la hiérarchie, le respect, l’autorité, le leadership, le cheval qui « manque de volonté » — sont ceux que défend le discours technique, et personne ne les appelle par leur nom.
L’anthropomorphisme n’est ni bon ni mauvais. C’est notre seul outil, et il est mal réglé. Il ne s’agit pas de le poser. Il s’agit d’apprendre à s’en servir en sachant qu’on s’en sert.
Le cheval, lui, n’a jamais eu ce problème. Il nous lit depuis toujours, sans jamais avoir eu besoin de nous croire semblable à lui.
Pour aller plus loin
- Charles Darwin, L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, 1872.
- Oskar Pfungst, Das Pferd des Herrn von Osten (Der kluge Hans), Leipzig, 1907.
- Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain, 1934.
- Thomas Nagel, « What Is It Like to Be a Bat? », The Philosophical Review, 1974.
- Niko Tinbergen, « On Aims and Methods of Ethology », Zeitschrift für Tierpsychologie, 20, 1963.
- Gordon Burghardt, « Cognitive Ethology and Critical Anthropomorphism », in C. Ristau (dir.), Cognitive Ethology, 1991.
- Claudia Feh et Jeanne de Mazières, « Grooming at a Preferred Site Reduces Heart Rate in Horses », Animal Behaviour, 46 (6), 1993, p. 1191-1194.
- Frans de Waal, « Anthropomorphism and Anthropodenial: Consistency in Our Thinking about Humans and Other Animals », Philosophical Topics, 27 (1), 1999.
- Vinciane Despret, Hans, le cheval qui savait compter, Les Empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, 2004.
- Konstanze Krueger, « Behaviour of Horses in the « Round Pen Technique » », Applied Animal Behaviour Science, 104, 2007, p. 162-170.
- Konstanze Krueger, Birgit Flauger, Kate Farmer et Charlotte Hemelrijk, « Movement Initiation in Groups of Feral Horses », Behavioural Processes, 103, 2014, p. 91-101.
- Amy Smith, Leanne Proops, Kate Grounds, Jennifer Wathan et Karen McComb, « Functionally Relevant Responses to Human Facial Expressions of Emotion in the Domestic Horse », Biology Letters, 12 (2), 2016 — ainsi que l’échange critique avec Tim Schmoll publié la même année.
- Jennifer Wathan, Anne Burrows, Bridget Waller et Karen McComb, « EquiFACS: The Equine Facial Action Coding System », PLOS ONE, 10 (8), 2015.
- Les travaux de l’équipe de Martine Hausberger (CNRS, université de Rennes) sur le bien-être équin, en particulier Carole Fureix et al. sur la posture de retrait.
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Laurence est une passionnée de chevaux en tout genre, allez on l'avoue un petit (hum très gros !) faible pour les chevaux arabes. Amatrice de découvertes diverses et variées, elle vous les livre et vous raconte ses derniers coups de coeur ou de gueule.



