Mancha, le petit criollo qui a traversé les Amériques
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
Avril 1925, Buenos Aires. Un professeur suisse que l’on dit un peu fou se met en selle devant une foule sceptique. Avec lui, deux chevaux criollos de 15 et 16 ans, venus des terres tehuelches de Patagonie. Trois ans et cinq mois plus tard, l’un d’eux remonte la Cinquième Avenue de New York.
Voici l’histoire de Mancha, de son compagnon Gato, et de l’homme qui a cru en eux.
Un matin d’automne à Palermo
Imaginez le quartier de Palermo, un matin d’avril austral. Dans le Buenos Aires de 1925, la traction animale commence à céder la place aux moteurs. Ce jour-là pourtant, un cavalier quitte le domaine de la Sociedad Rural Argentina en annonçant qu’il va rejoindre New York. À cheval. Sur des chemins qui n’ont rien à voir avec nos routes (BAE Negocios).
Autour de lui, on sourit. Les connaisseurs tiennent alors le criollo pour un cheval de second rang.
Lui, Aimé Félix Tschiffely, 29 ans, ne regarde que ses deux chevaux.
Deux chevaux venus des terres tehuelches
Pour comprendre Mancha, il faut descendre très au sud. En 1911, le vétérinaire et éleveur Emilio Solanet remonte le río Senguer, au Chubut, pour acheter aux Tehuelches du cacique Liempíchún des chevaux. Il ramène 85 juments et étalons. Parmi eux, les futurs Gato et Mancha (La Nación).
Leurs noms viennent de leurs robes. Mancha (« tache ») est un overo, Gato un bai dun que l’on appelle ici gateado (Infocampo). Deux chevaux de petite taille, compacts, élevés dans l’un des milieux les plus rudes du continent.
Solanet n’est pas un simple propriétaire. Il obtient en 1918 l’ouverture du registre généalogique du criollo, et l’Association argentine des éleveurs de chevaux criollos naît en 1923 (Chambre des députés argentine). Quand Tschiffely frappe à la porte de son estancia El Cardal, près d’Ayacucho, la race vient tout juste d’être reconnue. Elle a besoin de faire ses preuves.
L’épreuve avant le départ
Solanet commence par dire non. On lui prête ce mot sur le Suisse : il veut aller à New York et n’atteindra même pas Rosario (La Nación).
Alors il le met à l’épreuve. Pendant des semaines, Tschiffely enchaîne de longues journées en selle, sous un soleil écrasant ou des pluies torrentielles. Il tient bon. Solanet lui confie alors ses deux criollos (Infocampo).
Le paquetage tient en peu de choses : des cartes, une boussole, un baromètre, un peu d’argent, une couverture, une carabine et un revolver.
Le pari de l’âge
Au départ, Mancha a 15 ans et Gato 16. Des chevaux que beaucoup jugeraient trop vieux.
C’est justement leur force. Ces vieux routiers, des baquianos comme on dit en Argentine, savent où poser le pied et quoi manger (La República). Sur des milliers de kilomètres, la sagesse d’un cheval vaut plus que sa fraîcheur.
Leurs caractères s’opposent. Gato s’est laissé débourrer sans trop de peine et avance d’un pas tranquille. Mancha reste plus compliqué (Infocampo). Selon Tschiffely, Mancha domine Gato, qui ne riposte jamais.
L’homme qui n’était pas cavalier
Né en Suisse en 1895, Tschiffely devient enseignant, part en Angleterre où il se découvre footballeur professionnel et boxeur, puis s’installe en Argentine. Il enseigne au St. George’s College de Quilmes et profite des vacances pour parcourir la pampa (Museum of Travel).
Un sportif, un homme de défis, mais pas un cavalier : il connaît peu les chevaux quand il se lance. C’est peut-être le cœur de cette histoire. Un homme qui a l’humilité d’apprendre de ses montures.
Des Andes aux tropiques
Le trio remonte vers le nord : Rosario, Tucumán, Potosí, La Paz, le lac Titicaca, Cuzco, Lima. Puis Quito, Medellín, Carthagène, où ils embarquent pour Panamá.
De juillet 1927 à février 1928, ils traversent l’Amérique centrale jusqu’à Monterrey, avant Laredo, Fort Worth, l’Oklahoma et Washington (La República).
Derrière cette liste de villes, les paysages défilent.
Les Andes, d’abord. Au col El Cóndor, entre Potosí et Challapata en Bolivie, les chevaux montent à 5 900 mètres par −18 °C. Un record d’altitude pour des chevaux. Tschiffely décrira ses deux criollos tête basse, soufflant pour trouver de l’air.
Les déserts, ensuite. Le contraste est brutal : plus de 50 °C à l’ombre, et des sabots qui s’enfoncent dans le sable (Billiken).
Puis les tropiques. Après les sables péruviens viennent les rivières de Colombie, peuplées de crocodiles, qu’il faut passer à la nage, et les jungles de Panamá (Tschiffely’s Ride, éd. Pallas Athene).
Trois mondes, trois façons de vivre, et toujours les mêmes deux chevaux. En 504 étapes, ils tiennent une moyenne de 46,2 km par jour de marche (Misiones Online).
Trois êtres, un même ensemble
Sur la route, Tschiffely alterne : l’un porte le cavalier, l’autre le paquetage. Plus de deux ans durant, les trois vivent exclusivement ensemble.
Le cavalier finit par ne plus les attacher. Le soir, il les laisse libres près d’une cabane isolée. Au matin, ils l’attendent à la porte et le saluent d’un hennissement (Infocampo).
On ne traverse pas un continent sur un cheval. On le traverse avec lui, en lisant chaque soir son état, en adaptant l’étape du lendemain.
Tapachula, Saint Louis, New York
Au Mexique, le sort frappe. À Tapachula, Gato reçoit une ruade d’une mule à l’épaule et au genou gauche. On l’envoie en train à Mexico pour être soigné. Plus tard, à Saint Louis, Tschiffely mesure le danger des grandes routes américaines pour un cheval de bât : il y laisse Gato et repart seul avec Mancha (Infocampo).
Le 28 août 1928, il atteint Washington. La presse s’emballe ; il rejoint New York en train. Le 20 septembre 1928, il défile sur la Cinquième Avenue avec Mancha, un nœud blanc et bleu ciel aux couleurs argentines sur la poitrine. Il revient ensuite chercher Gato à Saint Louis, et les deux chevaux sont présentés au Madison Square Garden.
Le voyage a été suivi par la presse de tout le continent, et le président Calvin Coolidge reçoit le cavalier à Washington (BAE Negocios).
Un petit cheval de Patagonie, au milieu des gratte-ciel. L’image fait le tour du monde.
Le retour à la pampa
Le 1er décembre 1928, la compagnie Munson embarque les trois compagnons ; vingt jours plus tard, ils débarquent à Buenos Aires (Infocampo).
Mancha et Gato retrouvent El Cardal. Une scène, transmise par la tradition, résume tout. Des années plus tard, Tschiffely revient à l’estancia, descend de voiture à l’entrée, siffle. Les deux chevaux arrivent au trot. Ils ne l’avaient pas oublié (produccion-animal.com.ar).
Gato meurt en 1944 à 36 ans, Mancha en 1947 à 40 ans, tous deux à El Cardal. Le gaucho Juan Dindart veille sur eux jusqu’au bout (La Nación).

Une mémoire en deux lieux
Aujourd’hui encore, on peut aller à leur rencontre. Leurs dépouilles naturalisées sont exposées à Luján, au musée des Transports du complexe muséographique Enrique Udaondo (Billiken). À El Cardal, une tombe leur est consacrée.
Le cavalier les y a rejoints. Mort en 1954, Tschiffely repose d’abord à la Recoleta. Le 21 février 1998, ses cendres sont déposées près de la tombe de Gato et Mancha, selon ses dernières volontés retrouvées dans une lettre de sa veuve, Violeta Hume. Juan Dindart porte l’urne ; près de 500 personnes assistent à la cérémonie (La Nación).
Tschiffely a raconté son périple dans Tschiffely’s Ride (1933), puis l’a repris du point de vue de ses chevaux dans A Tale of Two Horses (1935) (Wikipedia). La Long Riders’ Guild l’a désigné comme le voyageur équestre le plus marquant du XXe siècle (MDZ).
Et chaque année, l’Argentine se souvient. Depuis la loi 25.125 de 1999, née d’une initiative de la Fédération équestre argentine, le 20 septembre est la Journée nationale du cheval (MDZ). Le 26 avril 2025, pour le centenaire, plus de 400 cavaliers escortés par les Grenadiers à cheval ont relié la gare de Solanet à El Cardal, sous les drapeaux des treize pays traversés (Infocampo).
Ce que Mancha nous apprend encore
Mancha était un cheval de travail, façonné par la Patagonie, choisi pour son expérience plutôt que pour sa jeunesse. Son voyage a offert au criollo, tout juste reconnu comme race, une vitrine mondiale.
Sa lignée existe toujours. Au parc Ernesto Tornquist de Sierra de la Ventana, quelque 600 chevaux descendent du même troupeau tehuelche, Solanet ayant offert un étalon et une jument à son ami Tornquist sur le chemin du retour (La Nación).
Mais un siècle plus tard, ce qui nous touche est ailleurs. L’image d’un cavalier qui siffle à l’entrée d’une estancia, et deux vieux chevaux qui reviennent au trot. Une histoire de lien.
En chiffres
| Donnée | Valeur |
|---|---|
| Distance parcourue | ≈ 21 500 km |
| Durée | 3 ans, 4 mois et 6 jours (1925–1928) |
| Étapes | 504, soit 46,2 km par jour de marche en moyenne |
| Pays traversés | 13 |
| Altitude record | 5 900 m, col El Cóndor (Bolivie), −18 °C |
| Âge au départ | Mancha 15 ans, Gato 16 ans |
| Longévité | Gato 36 ans († 1944), Mancha 40 ans († 1947) |
Ce que les sources disent différemment
- Date du départ : 23 avril 1925, place Intendente Seeber, selon Infocampo (2019) ; 24 avril depuis la Sociedad Rural selon la plupart des autres.
- Arrivée : Washington le 28 août 1928, puis défilé à New York le 20 septembre. BAE Negocios place la réception par Coolidge au 20 septembre.
- Gato à New York : seul Mancha est entré dans New York selon le président de l’Association des éleveurs de criollos (Bichos de Campo) ; BAE Negocios fait défiler les deux chevaux.
- Don ou prêt : Solanet a « offert » les chevaux selon La Nación, les a « prêtés » selon sa petite-fille, Gloria Araoz.
- Nombre de pays : 13 (Infocampo), 14 (BAE Negocios), 20 (La Nación, 1998).
- Âges : certaines sources inversent ceux de Mancha et Gato. Nous retenons Mancha 15 ans, Gato 16 ans, la version de la famille Solanet.
Sources
Toutes les pages ci-dessous ont été consultées le 17 octobre 2026.
- La Nación, « El jinete de América descansa con sus amigos », Analía Testa, 22 février 1998
- La Nación, « El secreto que guardan los caballos salvajes de Sierra de la Ventana », Isabel de Estrada, 13 juillet 2022
- Infocampo, « Mancha y Gato, los protagonistas del Día Nacional del Caballo », 20 septembre 2019 (d’après Aimé, Mancha y Gato du Dr Ángel Alberto Pascua)
- Infocampo, « Gato y Mancha: a 100 años de la epopeya criolla », Lucas Mich, 29 avril 2025
- BAE Negocios, « Mancha y Gato, cien años de la hazaña », 26 juin 2025
- Chambre des députés argentine, projet 5422-D-2022 (centenaire de l’Association des éleveurs de criollos)
- MDZ, « ¿Por qué se celebró el 20 de septiembre el Día del Caballo? »
- Misiones Online, « Día Nacional del Caballo », 20 septembre 2022
- Bichos de Campo, entretien avec Raúl Etchebehere
- La República (Colombie), « El gato y la mancha sí son como los pintan », 19 mai 2024
- Billiken, « Gato y Mancha, los caballos argentinos que caminaron de Buenos Aires a Nueva York »
- produccion-animal.com.ar, « La travesía de Gato y Mancha »
- Museum of Travel, notice Aimé Félix Tschiffely
- Wikipedia, Aimé Félix Tschiffely
- A. F. Tschiffely, Tschiffely’s Ride (1933), réédition Pallas Athene, 2002
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Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.






