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Monter sur ses grands chevaux

Monter sur ses grands chevaux

Monter sur ses grands chevaux. Timbre émis le 5 septembre 2016. Dessin d’Emmanuelle Houdart

Enquête sur une métaphore équestre, de la selle du destrier au péché d’orgueil

On croit l’expression limpide : le chevalier grimpait sur son grand cheval de guerre, et de cette hauteur nous serait venue l’image de la colère hautaine. L’histoire réelle est plus retorse. Elle passe moins par le champ de bataille que par la morale chrétienne, réserve au français une exception parmi les langues romanes, et cache, sous sa grammaire, une surprise que l’on n’attendait pas : les « grands chevaux » furent aussi une paire de souliers.

Une taxinomie du cheval par l’usage

Avant d’être une métaphore, la formule décrit un geste concret, et ce geste repose sur une manière très médiévale de penser le cheval : non par la race, mais par la fonction. Au Moyen Âge, on classait les montures selon le service qu’elles rendaient. Le sommier, bête de somme, portait les armes et les bagages ; le palefroi servait aux parades, aux voyages et de monture aux dames ; le roncin (ou roussin) faisait le travail ordinaire ; le destrier, enfin, était le cheval de combat, animal de prix et de grande taille.

Le mot destrier garde la trace d’un geste rituel de service : l’écuyer amenait la bête de la main droite — la dextre — au chevalier. Ces chevaux de bataille étaient choisis pour leur stature, car la hauteur y valait avantage tactique : plus le cavalier dominait la mêlée, mieux il l’embrassait du regard et écrasait l’adversaire. Enfourcher son grand cheval, au sens propre, c’était donc se préparer au combat. Toute la question est de savoir si cette évidence matérielle suffit à expliquer la métaphore.

L’explication reçue — et ses failles

La lecture la plus répandue vient de Littré, qui la tenait lui-même d’un érudit du XVIIIe siècle, La Curne de Sainte-Palaye. Dans ses Mémoires sur l’ancienne chevalerie (1781), celui-ci décrit le changement de monture avant l’affrontement et conclut que « c’était ce qu’on appelait monter sur ses grands chevaux, expression que nous avons conservée ». Le chevalier quittait sa monture de route pour son cheval de guerre : de là, dit-on, la posture de celui qui s’emporte et prend de haut.

C’est cette généalogie confortable que le médiéviste Denis Collomp a soumise à l’examen, dans une étude au titre malicieux — « Trouver cheval à son pied » — publiée en 1992. Son verdict : l’explication est « évidente dans sa simplicité », et c’est précisément ce qui doit rendre méfiant.

Première objection, philologique : le syntagme « grand cheval » est étonnamment rare en ancien français. En dépouillant les concordances des chansons de geste et des romans — de la Chanson de Roland à Perceval, du Roman de Renart au Tristan —, Collomp constate que « grand » n’y qualifie presque jamais le destrier ; l’étude de Jean Frappier sur les épithètes du cheval de bataille le confirme, où « grant destrier » n’apparaît que deux fois quand « bon destrier » revient cent vingt fois. Et pour cause : le cheval de combat est un étalon, grand par nature, assez puissant pour porter l’homme et son armure — lui accoler « grand » frôle le pléonasme. Seconde objection : dans les textes médiévaux, monter un grand cheval n’a rien de péjoratif ; c’est une marque de prestige, non de morgue.

Restent surtout deux énigmes grammaticales que l’explication militaire ne résout pas. Pourquoi un possessif — « ses grands chevaux » — quand la possession va de soi, cheval et cavalier ne faisant qu’un corps ? Et surtout, pourquoi un pluriel, alors qu’on ne saurait enfourcher plusieurs destriers à la fois ? Gardons ces deux questions en réserve : c’est leur réponse, inattendue, qui dénouera toute l’affaire.

Collomp ferme au passage deux fausses portes. La formule n’est pas la traduction d’un tour latin : le latin distinguait bien l’equus, ancêtre du destrier, du caballus, ce cheval de moindre rang dont descend le roncin — mais il n’a légué aucune locution équivalente. Elle n’a pas davantage d’origine astronomique : les Anciens ne séparaient pas la petite constellation du Cheval de Pégase. Reste à chercher ailleurs ce qui a chargé le grand cheval d’orgueil.

Le cheval d’orgueil

Où, alors ? Dans la morale chrétienne. Le vrai moteur de la métaphore, montre Collomp, n’est pas le champ de bataille mais le symbole religieux du grand cheval comme figure de l’orgueil — un motif présent dès le livre de Job, abondamment repris par les Pères de l’Église, et souvent doublé de celui du cheval noir, monture du diable.

Le texte qui l’exploite le plus clairement est la Queste del Saint Graal, ce roman en prose d’inspiration cistercienne où un ermite explicite le sens de chaque songe. Hector y rêve que Lancelot et lui chevauchent de grands chevaux ; Lancelot est désarçonné, contraint de monter un âne, tandis qu’un seigneur refuse à Hector l’hospitalité : « ceenz n’entre nus qui si haut soit montez comme vos estes » — nul n’entre ici qui soit monté aussi haut que vous. L’ermite en livre la clé : ces deux grands chevaux, « ce est en orgueil et en bobant, ce sont li dui cheval a l’anemi » — l’orgueil et la vaine gloire, les deux montures du diable. Le chevalier juché sur le cheval d’orgueil ne peut mener sa quête à bien. On comprend que l’Église ait redouté de voir les chevaliers enfourcher ces montures de bataille chargées de toutes les tentations — au point que le deuxième concile de Latran condamna les tournois.

De cette symbolique procède une expression médiévale aujourd’hui oubliée : « parler à cheval », c’est-à-dire parler de haut, avec insolence. Son emploi dans la littérature hagiographique est éclairant : dans le Miracle de saint Ignace, on parle « à cheval » comme si l’on était Arthur ou Perceval ; dans le Miracle de saint Laurent, l’empereur reproche au pape Sixte, précisément, son orgueil. C’est déjà l’image du cheval d’orgueil — celle-là même dont Pierre-Jakez Hélias fera le titre de son grand livre breton en 1975 — et l’on en trouve un dernier écho dans « envoyer une lettre à cheval », une lettre impérieuse, écrite de haut.

Autrement dit : si la société féodale a rendu la métaphore possible, c’est la culture chrétienne qui l’a rendue péjorative, en faisant du grand cheval l’emblème d’un défaut de l’âme. La colère hautaine que nous évoquons encore n’est pas la fougue du combattant : c’est un reste d’allégorie du péché.

Montaigne, puis Molière : la langue s’en empare

Quand l’expression affleure enfin en français moderne, sa forme est fixée mais son sens ne l’est pas encore tout à fait. Le Trésor de la langue française en situe la première attestation chez Montaigne, dans l’édition de 1588 des Essais, au chapitre « De la physionomie » (livre III, 12) : opposant la simplicité de Socrate à l’éloquence enflée de son temps, il écrit de Caton qu’« on le sent toujours monté sur ses grands chevaux ». Mais Collomp relève une subtilité : dans ce contexte, et selon le sens que le Dictionnaire de l’Académie enregistrera encore en 1694, la tournure signifie sans doute « traiter un sujet simple en termes magnifiques » — le travers de l’orateur pompeux — plutôt que « s’emporter ». Le sens moderne, celui de la colère hautaine, ne se stabilise qu’ensuite : Charron l’emploie dès 1601 en le doublant du verbe « se gendarmer », et, en 1638, Voiture peut déjà qualifier la formule de « phrase françoise » — signe qu’elle est entrée dans l’usage.

Molière, une génération plus tard, joue de la formule avec un rare bonheur comique. Dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire, comédie en un acte et en vers créée au Théâtre du Petit-Bourbon le 28 mai 1660, le personnage lance (scène XXI) :

Ma colère à présent est en état d’agir, Dessus ses grands chevaux est monté mon courage…

Le détail est délicieux : ce n’est pas Sganarelle qui monte sur ses grands chevaux, c’est son courage. La monture guerrière est déportée sur une abstraction — la bravade —, et l’effet est immédiat, car quelques vers plus loin le même Sganarelle se donne des coups de poing pour s’exciter et se traite de « poltron », de « lâche », de « vrai cœur de poule ». Molière prend l’image du destrier à son sommet héroïque pour la faire aussitôt retomber : le grand cheval de bataille porte un couard. C’est le ressort même du personnage, bourgeois jaloux et grotesque, parodie burlesque du registre tragique.

Un mot, ici, d’une expression que l’on rapproche souvent de la nôtre : « c’est son cheval de bataille ». Les deux puisent au même substrat — le destrier, littéralement le cheval de bataille — mais elles ont divergé. « Monter sur ses grands chevaux », c’est s’emporter avec hauteur ; « son cheval de bataille », c’est l’argument de prédilection, le terrain sur lequel on revient toujours et que l’on défend avec ardeur. Même origine équestre et guerrière, deux métaphores distinctes : la première a retenu du destrier la hauteur, la seconde le combat.

La clé de l’énigme : des souliers nommés « grands chevaux »

Revenons à nos deux questions en suspens : le possessif, et surtout le pluriel. C’est ici que Collomp fait sa trouvaille — celle qui justifie le titre farceur de son étude, « Trouver cheval à son pied ». Car au XVIe siècle, « grands chevaux » désigne aussi… une paire de chaussures.

La mode, venue d’Italie à la suite des guerres, est celle des patins : des souliers à semelle de liège surélevée, parfois vertigineuse, qui grandissaient artificiellement celles qui les portaient. Brantôme, dans ses Vies des dames galantes, s’en moque : les grandes femmes, écrit-il, arborent « leurs grands chevaus de patins lièges de deux pieds » — autant remuer « la massue d’un géant ou la marotte d’un fou » — et il conseille aux dames de ne pas gâter la beauté de leurs jambes « par ces hauts patins et grands chevaux ». La chose est attestée ailleurs, chez Marguerite de Navarre ou Mathurin Régnier.

Voilà qui explique d’un coup ce que le destrier n’expliquait pas. Le pluriel : une paire de souliers se compte à deux. Le possessif : ce sont ses chaussures, comme on dit « ses souliers ». La construction, enfin, épouse celle d’une vieille tournure, « monter sur ses souliers », que les Fabliaux employaient déjà — au sens, il est vrai, de « décamper ». Quant au glissement vers le sens de morgue, il a pu se faire sous l’influence d’une locution voisine et aujourd’hui perdue, « monter sur son chevalet », qui portait déjà notre acception. L’image chevaleresque et le péché d’orgueil avaient préparé le terrain ; les souliers, eux, ont donné à l’expression sa forme — ce pluriel énigmatique que ni le champ de bataille ni la grammaire ne savaient justifier.

Reste une piste qu’il faut, elle, écarter : les fameux « Grands Chevaux de Lorraine ». Quatre familles de l’ancienne chevalerie lorraine — Châtelet, Lignéville, Haraucourt, Lenoncourt — portèrent ce surnom, opposées à une quinzaine de « petits chevaux ». Mais l’appellation n’est attestée qu’au XVIIIe siècle, à la cour de Lunéville, et dérive elle-même de la mode des souliers ; les contemporains qui côtoyaient ces familles — Sévigné, Saint-Simon — l’ignorent. Loin d’être à l’origine de l’expression, elle en est un rejeton tardif. Le web qui fait des familles lorraines la source de la locution prend l’effet pour la cause.

Le voyage de l’expression : où le cheval survit, où il disparaît

L’expression existe bien au-delà du français — mais le cheval, lui, ne voyage pas partout. C’est là que la comparaison devient anthropologiquement instructive.

Le monde germanique garde la monture. L’anglais dit to be ou to get on one’s high horse. Le dictionnaire étymologique de Douglas Harper y voit un high steed attesté dès 1300 environ ; le sens figuré de « airs de supériorité, dignité facilement blessée » dans mount one’s high horse est daté de 1782, Addison employant to ride the great horse au même sens dès 1716 — et l’ouvrage renvoie explicitement au français « monter sur ses grands chevaux ». Plus haut encore, le lexicographe Charles Earle Funk rapportait qu’au XIVe siècle, dans les cortèges royaux, les personnages de haut rang montaient de « hauts chevaux », c’est-à-dire les great horses, lourds destriers de bataille et de tournoi : la coutume est morte, l’expression est restée. (On tiendra cette attestation médiévale pour ce qu’elle est : une affirmation de lexicographe, précieuse mais non recoupée ici sur les textes.)

L’allemand auf dem hohen Ross sitzen — « être assis sur le haut cheval » — conserve lui aussi la monture, et livre au passage un détail que l’on aimera. Le mot choisi n’est pas Pferd, le cheval ordinaire, mais Ross : un terme qui servait originellement à distinguer le cheval de combat du cheval de trait ou de dame. Le choix même entre Ross et Pferd signale ainsi, indirectement, le rang du cavalier — la hiérarchie sociale est inscrite dans le lexique équin. La locution est attestée depuis le XVIe siècle, et renvoie à l’ordre féodal où le service à cheval était réservé à la noblesse tandis que paysans et artisans formaient la piétaille qui ne pouvait que lever les yeux vers le cavalier. Le néerlandais prolonge la série : op het hoge paard zitten (« être sur le haut cheval ») signifie être vaniteux, avec la jolie variante over het paard tillen, « soulever quelqu’un par-dessus le cheval », c’est-à-dire le flatter au point de le rendre présomptueux.

Voir également

Le monde roman, lui, tend à désarçonner le cheval. L’espagnol ne monte pas un destrier : il grimpe à la treille. Subirse a la parra — se hisser sur la vigne — est l’équivalent courant de notre expression, aux côtés de darse importancia ou subirse al pedestal. La verticalité demeure — on grimpe toujours —, mais la monture guerrière a cédé la place au cep ou au piédestal.

L’italien est plus éloquent encore, car il conserve le verbe même de notre expression — montare, monter — mais ce qu’on enfourche n’est pas le destrier : c’est la chaire. Montare (ou salire) in cattedra, monter sur le siège du professeur, signifie prendre un ton doctoral et présomptueux, faire le pédant ; la variante montare sul pulpito déplace la même morgue vers la chaire du prêcheur. Là où le français et les langues germaniques ont logé la hauteur dans le cavalier de guerre, l’italien l’a logée dans le professeur et le prédicateur — l’arrogance du savant et du clerc, non celle du chevalier. Le Vocabolario Treccani enregistre d’ailleurs, à la même entrée, montare in superbia, in orgoglio : « monter en orgueil », écho troublant du cheval d’orgueil que Collomp débusquait au cœur de la version française.

Collomp l’avait d’ailleurs vérifié en comparant les dictionnaires de traduction : l’anglais et l’allemand gardent bien le cheval, mais au singulier (high horse, hohes Ross) ; le latin traduit en termes abstraits ; l’italien l’ignore ; l’espagnol grimpe à la treille. Le français est donc doublement singulier — seule langue romane à conserver le destrier, et seule, toutes langues confondues, à le mettre au pluriel. Or ce pluriel, nous le savons maintenant, vient d’une paire de souliers : la bizarrerie grammaticale qui déroute le reste de l’Europe est la signature, dans notre langue, d’un escarpin oublié.

Ce que la variation nous apprend

Qu’est-ce qui demeure identique à travers toutes ces langues ? Pas le cheval : l’élévation. Monter, surplomber, regarder de haut — la métaphore spatiale du pouvoir est probablement quasi universelle. Le lexicographe John S. Farmer le notait déjà : « la comparaison est commune à la plupart des langues ». La comparaison, oui ; sa monture, non.

Le cheval n’est ici qu’un véhicule culturellement contingent de cet invariant. Là où une société a fait du grand cheval le marqueur visible du rang — on est chevalier ou l’on est piétaille —, l’animal s’est fossilisé dans la langue et y est resté quand la réalité qui le portait a disparu. Là où d’autres imaginaires ont dominé, la vigne, le piédestal ou les « airs » ont pris le relais. Nos expressions sont ainsi des fossiles d’ordres sociaux révolus : « monter sur ses grands chevaux » conserve, sous la simple idée d’un accès de colère, la mémoire d’un monde où la hauteur du cavalier disait, d’un seul coup d’œil, qui commandait et qui obéissait.

L’agonie d’une classe

Il reste à comprendre pourquoi l’expression est devenue péjorative. Collomp avance une hypothèse qui dépasse la linguistique. Le sens moqueur, suggère-t-il, est né le jour où la pratique même qu’il décrit — quitter le palefroi pour enfourcher le destrier au moment du combat — est tombée en désuétude. Tant que la bataille fut une mosaïque de duels où il fallait vaincre en chevalier, monter son grand cheval restait glorieux. Mais Courtrai, Crécy, Poitiers, Azincourt : à mesure que la piétaille, les archers et les bourgeois défont la fine fleur de la chevalerie, le lourd cavalier juché sur sa monture de bataille cesse d’imposer et se met à prêter à rire. La guerre devient charge de cavalerie et stratégie d’ensemble ; le chevalier, une figure d’un autre âge. Au bout de cette dégradation, il y a Don Quichotte sur Rossinante.

« Monter sur ses grands chevaux » aurait ainsi fixé, dans le raccourci d’une moquerie, la lente et douloureuse agonie d’une classe dont le cheval fut le symbole. C’est aussi ce qui la distingue de sa cousine « cheval de bataille » : celle-ci n’a pris son sens figuré que tardivement, à la fin du XVIIe siècle, et n’est devenue courante qu’au XIXe — quand les chevaux de guerre existaient encore. Notre expression, elle, était déjà dépréciative bien avant que le dernier destrier eût disparu : elle ne raillait pas un animal, mais un monde.

C’est là, au fond, ce qu’une grille attentive au cheval permet de mettre au jour. Une expression banale, six langues, une paire de souliers et un péché médiéval : dès qu’on la déplace ou qu’on la creuse, « monter sur ses grands chevaux » révèle et pourquoi une civilisation a jugé que le cheval était le bon symbole de la hauteur — et le moment où cette hauteur est devenue risible

Ce qu’en dit le web, ce qu’établit la recherche

Une douzaine de pages de vulgarisation racontent la même histoire. La confronter aux sources la corrige sur plusieurs points.

Ce que répètent les sites grand public

  • Une origine purement militaire : le chevalier délaisse sa monture de route pour enfourcher son grand destrier avant le combat.
  • Une « seconde hypothèse » : des souliers à talons nommés « grands chevaux » au XVIe siècle, et les « Grands Chevaux de Lorraine ».
  • Une première attestation souvent située au XVIIe, voire au XVIIIe siècle.
  • Parfois, des emplois prêtés à Rabelais, Balzac ou Flaubert.

Ce qu’établit ou nuance la recherche

  • L’explication militaire est l’étymologie reçue : Collomp (1992) montre que « grand cheval » est rare en ancien français, et que le sens péjoratif vient du symbole chrétien du cheval d’orgueil (la Queste del Saint Graal).
  • Les souliers ne sont pas un folklore mais la clé : au XVIe siècle, « grands chevaux » nomme une paire de patins à haute semelle (Brantôme), ce qui explique enfin le pluriel et le possessif. Les « Grands Chevaux de Lorraine », eux, sont un rejeton tardif (XVIIIe s.), non l’origine.
  • Première attestation : Montaigne, 1588 (sans doute d’abord au sens de « traiter un sujet en termes pompeux ») ; le sens moderne se codifie vers 1601-1638 (Charron, Voiture).
  • L’expression a une lignée littéraire documentée — Montaigne, Charron, Voiture, Sévigné, Molière, Hamilton, Balzac (relevés par Collomp) ; seule l’attribution à Flaubert reste à vérifier.
  • Le pluriel « chevaux », longtemps une énigme, est résolu : « grands chevaux » désignait une paire de souliers.

Notes et sources

  • Michel de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 12, « De la physionomie », édition de 1588 — première attestation du sens figuré signalée par le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), entrée « cheval ».
  • Molière, Sganarelle ou le Cocu imaginaire, scène XXI, comédie créée au Théâtre du Petit-Bourbon le 28 mai 1660. Texte intégral libre de droits (nombreuses éditions ; Libre Théâtre).
  • Denis Collomp, « Trouver cheval à son pied (à propos de l’expression « monter sur ses grands chevaux ») », dans Le cheval dans le monde médiéval, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Senefiance », 1992 (actes du XVIIe colloque du C.U.E.R.M.A., février 1992). En accès libre sur OpenEdition Books. Source principale de ce dossier : critique de l’étymologie reçue, hypothèse du « cheval d’orgueil » et résolution de l’énigme du pluriel par les souliers nommés « grands chevaux ».
  • Brantôme, Les Vies des dames galantes, troisième discours — les patins à haute semelle nommés « grands chevaux » (cité par D. Collomp).
  • La Queste del Saint Graal (roman en prose, XIIIe siècle) — le songe d’Hector et la glose de l’ermite sur les grands chevaux comme montures de l’orgueil (cité par D. Collomp).
  • Jean Frappier, « Les destriers et leurs épithètes », dans La Technique littéraire des chansons de geste, Paris, Les Belles Lettres, 1959 — rareté de l’épithète « grand » appliquée au destrier (cité par D. Collomp).
  • Pierre Charron, De la sagesse (1601), et Vincent Voiture, lettre à Costar (1638) — étapes de la codification du sens moderne (cités par D. Collomp).
  • Pierre-Jakez Hélias, Le Cheval d’orgueil, Paris, Plon, 1975 — pour la survivance de l’image.
  • Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, Mémoires sur l’ancienne chevalerie, Paris, Veuve Duchesne, 1781, p. 21 (cité par D. Collomp).
  • Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, s.v. « cheval ».
  • Alain Rey & Sophie Chantreau, Dictionnaire des expressions et locutions, Paris, Le Robert — ouvrage de référence pour l’histoire des locutions françaises. [Cité sous réserve : son entrée sur l’expression n’a pas été collationnée pour le présent dossier ; à consulter pour un traitement lexicographique définitif.]
  • Wiktionnaire, s.v. « monter sur ses grands chevaux » (mention de l’hypothèse des souliers à talons, assortie d’un appel « référence nécessaire »).
  • Wikipédia, « Grands chevaux de Lorraine » : origine de l’expression aujourd’hui contestée, souvent tenue pour une invention du XIXe siècle (Guerrier de Dumast) ; le Dictionnaire de la noblesse note que le terme « Petits chevaux de Lorraine » n’apparaît qu’au XVIIIe siècle.
  • Douglas Harper, Online Etymology Dictionary (etymonline.com), s.v. high horse : high steed c. 1300 ; mount one’s high horse « affecter des airs de supériorité », 1782 ; Addison, to ride the great horse, 1716 ; renvoi au français « monter sur ses grands chevaux » ; citation de J. S. Farmer, « the simile is common to most languages ».
  • Charles Earle Funk, Curious Word Origins, Sayings & Expressions (compilation, éd. 1993 ; textes originaux des années 1940-1950) — attribution à John Wyclif de l’usage médiéval des « high horses » dans un cortège royal. [Assertion de lexicographe, non recoupée ici sur les sources primaires.]
  • Redensarten-Index et DWDS (Digitales Wörterbuch der deutschen Sprache), s.v. auf dem hohen Ross sitzen : locution attestée depuis le XVIe siècle ; distinction Ross / Pferd comme marqueur de rang.
  • Spreekwoordenboek (woorden.org), s.v. op het hoge paard zitten, hoog te paard zitten, over het paard tillen.
  • Dictionnaires espagnols (Collins, WordReference), s.v. subirse a la parra.
  • Vocabolario Treccani, s.v. montare (« montare in cattedra, ostentare le proprie conoscenze » ; « montare in superbia, in orgoglio ») et Sinonimi e Contrari, s.v. montare (« montare sul pulpito » ≈ « salire in cattedra », « darsi delle arie ») ; corroboré par le Garzanti et le De Mauro, s.v. cattedra / salire in cattedra.
  • Ça m’intéresse, « Que signifie « monter sur ses grands chevaux » ? », 1er janvier 2025 — pour l’hypothèse des souliers italiens du XVIe siècle, avec la médiation de Baptiste Beaudet (musée de la Chaussure de Romans-sur-Isère) sur la hauteur comme marque de distinction sociale.
  • L’image est : Monter sur ses grands chevaux. Timbre émis le 5 septembre 2016. Dessin d’Emmanuelle Houdart
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