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Le cheval de Nangchen, un cheval tibétain à part ?

Le cheval de Nangchen, un cheval tibétain à part ?

À plus de 4 000 mètres d’altitude, sur les hauts plateaux du Kham, vit — ou plutôt a été décrit — un petit cheval auquel son isolement a longtemps valu une aura presque légendaire : le cheval de Nangchen.

Son histoire occidentale est inséparable de celle de l’explorateur et ethnologue français Michel Peissel. Entre 1992 et 1994, ses travaux sur les chevaux tibétains le conduisent à décrire ce cheval fin, rapide et présenté comme remarquablement adapté à la vie en très haute altitude ; la presse internationale s’empare de la « découverte » à partir de 1994 (New York Times, mai 1994 ; Time, novembre 1995). L’année suivante, en 1995, Peissel repart pour tenter d’acheter quelques sujets et de les étudier — analyses sanguines, mesures, profil génétique — mais il y renonce devant les prix demandés par les éleveurs. C’est au retour de cette même expédition qu’il croise, dans une vallée reculée, un autre cheval : le cheval de Riwoché. Nous verrons plus loin que la distinction entre ces deux chevaux est décisive — et qu’elle a été largement brouillée.

Première précaution, essentielle : le « cheval de Nangchen » n’est pas reconnu aujourd’hui comme une race chevaline distincte. Les bases zootechniques le classent parmi les chevaux « non reconnus » et le rattachent généralement au cheval de Yushu, une variété locale du poney tibétain issue de la préfecture autonome tibétaine de Yushu, dans le Qinghai. Le cheval de Yushu, lui, est bien répertorié et considéré comme « non menacé » par la FAO. Parler du « cheval de Nangchen » est donc plus rigoureux lorsqu’on désigne une population ou un type régional de cheval tibétain qu’une race officiellement individualisée.

Cette nuance n’est pas un détail administratif. Elle permet de tenir séparés trois plans que le récit d’exploration a eu tendance à confondre : ce que les éleveurs du Kham reconnaissent, ce qu’un voyageur occidental a décrit, et ce que la génétique contemporaine permet réellement d’affirmer.

Où vit le cheval de Nangchen ?

Le Nangchen est associé à la région historique du Kham, dans l’est du monde tibétain. Le comté de Nangqên (Nangchen dans la transcription occidentale) se situe aujourd’hui dans la province chinoise du Qinghai, un pays de hauts plateaux et de vallées d’altitude.

Le paysage explique une bonne part des caractères qu’on prête à ces chevaux : froid, raréfaction de l’oxygène, végétation saisonnière, terrains accidentés et longues distances.

L’altitude n’est donc pas un simple décor. Elle agit comme une force de sélection écologique susceptible de favoriser, génération après génération, les animaux capables de maintenir leurs performances dans un milieu hypoxique. Et cette adaptation possède une réalité biologique désormais documentée. Une étude génomique publiée dans Molecular Biology and Evolution (Liu et al., 2019) a séquencé le génome complet de 138 chevaux répartis sur tout le gradient d’altitude chinois. Elle identifie le gène EPAS1 (aussi appelé HIF2A), impliqué dans la réponse de l’organisme au manque d’oxygène, comme le principal signal de sélection positive du génome des chevaux tibétains — un cas d’école de convergence évolutive, le même gène ayant été retenu chez l’homme, le chien ou l’antilope du plateau.

Il faut cependant se garder d’une extrapolation courante : cela ne prouve pas que le Nangchen posséderait à lui seul une mutation unique. Ces travaux portent sur les chevaux tibétains de haute altitude dans leur ensemble, non sur une population de Nangchen isolément caractérisée. L’adaptation est réelle ; sa réduction à une « signature Nangchen » ne l’est pas.

À quoi ressemble le cheval de Nangchen ?

Les descriptions issues du travail de Peissel présentent un cheval relativement petit, mais d’un modèle plus fin et athlétique que certains poneys tibétains classiques. On lui attribue notamment :

  • une tête relativement petite, aux grands yeux ;
  • des oreilles courtes, une encolure fine ;
  • un dos droit, une croupe arrondie ;
  • des membres fins et de petits sabots ;
  • une crinière et une queue fournies.

Les robes rapportées comprennent le bai, l’alezan, le noir et le gris, parfois avec une expression de type dun. Les descriptions insistent sur l’agilité, l’endurance et la vitesse — Peissel voyait dans ce cheval une conformation « de coursier » et le rapprochait volontiers d’un cheval de course moderne.

Un point demande ici de la prudence. Dans la presse des années 1990, on a lu que le Nangchen posséderait un cœur et des poumons hypertrophiés, voire « une capacité pulmonaire double » de celle d’un cheval ordinaire (The Washington Post, 1996, rapportant les propos de Peissel). Cette affirmation relève de l’observation de terrain et de l’entretien de presse, non d’une démonstration expérimentale publiée. Elle a beaucoup circulé, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une caractérisation physiologique moderne du Nangchen. La génomique confirme une adaptation altitudinale réelle chez les chevaux tibétains ; elle ne valide pas pour autant, chiffre à l’appui, la « capacité pulmonaire double » du seul Nangchen. Distinguer les deux, c’est précisément respecter la frontière entre ce qui est décrit et ce qui est établi.

Un cheval façonné pour vivre avec les hommes

C’est ici que le regard croisé de l’anthropologie et de l’éthologie devient le plus fécond.

On pourrait être tenté de faire du Nangchen le simple produit de la sélection naturelle exercée par la montagne. Ce serait réducteur. Un cheval domestique n’est jamais sélectionné par son seul environnement : il l’est aussi par les sociétés humaines qui l’élèvent.

Les observations de Peissel décrivent des éleveurs du Kham pratiquant une sélection des reproducteurs, retenant les sujets appréciés pour leur travail, leur endurance ou leurs aptitudes à la course. Autrement dit, l’histoire de ce cheval se comprend comme l’interaction de trois facteurs :

Le milieu montagnard + la sélection humaine + le comportement du cheval.

C’est un principe fondamental de l’éthologie appliquée aux animaux domestiques : la morphologie et les aptitudes d’une population ne sont jamais totalement séparables du système d’élevage dans lequel elle évolue. Le corps du cheval porte la trace des choix, des usages et des goûts de ceux qui le font naître.

L’anthropologie contemporaine du pastoralisme tibétain le confirme avec finesse. Dans une ethnographie récente d’une communauté pastorale du nord-est du Tibet (l’Amdo), fondée sur treize mois d’enquête de terrain, Maria Coma-Santasusana montre que l’élevage se comprend d’abord comme un travail sur le lien : les éleveurs créent, maintiennent et parfois défont les relations qui les unissent aux animaux de leurs troupeaux (thèse INALCO-IFRAE, 2024, dirigée par Françoise Robin et Charles Stépanoff — ce dernier étant l’un des grands spécialistes de la domestication et des relations humains-animaux). Le cheval de Nangchen n’entre pas nommément dans cette étude, centrée sur le pastoralisme de l’Amdo ; mais son cadre éclaire exactement notre propos : une population domestique est le produit d’une relation, et non d’un simple environnement.

Le cheval et les nomades du plateau

Pour comprendre ce cheval, il faut donc sortir du seul vocabulaire de la « race ».

Chez les populations pastorales du plateau tibétain, le cheval est bien davantage qu’un moyen de transport. Il porte la mobilité, le travail pastoral, les échanges, les rassemblements. Il occupe aussi une place symbolique majeure, dont nous reparlerons avec la figure du cheval du vent.

Ce déplacement de regard change tout. Pour l’observateur occidental, le Nangchen apparaît comme une « race rare » à inventorier. Pour l’éleveur qui vit avec lui, il est d’abord un partenaire du quotidien, inscrit dans un territoire, une économie pastorale et un ensemble de savoirs transmis entre générations. Le statut d’un cheval ne se mesure pas à son inscription dans un stud-book.

Un cheval de travail… et un cheval de course

Les récits de Peissel insistent sur la vitesse et l’agilité du Nangchen, et sur son usage dans des courses traditionnelles. Ce point mérite d’être regardé de près, car il touche au cœur de l’analyse anthropologique.

Les courses de chevaux tibétaines ne sont pas des compétitions comparables à celles d’un hippodrome occidental. Elles s’inscrivent dans de vastes rassemblements — les grandes fêtes équestres de Yushu, de Litang ou de Nagchu — où se joue bien autre chose qu’un chronomètre. On y monte des campements de milliers de tentes, on y porte les plus beaux costumes, on y chante et on y danse (l’opéra tibétain y a sa place), on y pratique le tir à l’arc à cheval, on y commerce, on y marie parfois. La course elle-même est un marqueur de prestige et de rang : dans la société khampa, posséder le meilleur cheval situe une famille dans la hiérarchie sociale.

L’anthropologue reconnaît là ce que Marcel Mauss appelait un fait social total : un même événement engage à la fois l’économie, la religion, l’esthétique, la parenté et le politique. Le cheval performant y est simultanément un animal utile, un compagnon de déplacement, un signe de statut, un support de compétition et un élément d’identité culturelle.

L’ethnographie contemporaine le confirme au ras du pâturage. Dans une communauté pastorale de l’Amdo, Maria Coma-Santasusana observe que, des trois espèces élevées (yak, mouton, cheval), le cheval est celle dont le commerce est le plus lucratif, et que certains chevaux sont spécifiquement élevés pour la course — reçevant, contrairement aux autres, une alimentation de complément (Coma-Santasusana, 2024). On tient là, en acte, notre triple équation : le milieu, la sélection humaine et le comportement de l’animal se conjuguent dans un cheval de compétition qui n’est pas « naturel », mais soigné, nourri et distingué pour un rôle social précis.

Cette polyvalence explique pourquoi la sélection humaine s’y exerce sur des qualités différentes de celles de l’élevage sportif moderne. Un cheval peut y être prisé parce qu’il est endurant, sûr sur terrain difficile, maniable et capable de supporter le climat — et pas seulement parce qu’il possède une vitesse de pointe élevée. Fait notable pour notre sujet : c’est précisément le cheval de Yushu, catégorie à laquelle on rattache le Nangchen, qui est célébré chaque année lors de l’une de ces grandes fêtes.

Le cheval dans les arts tibétains : du fil de prière à la fresque

Puisque l’on ne comprend un animal domestique qu’à travers la société qui l’élève, il faut aussi le suivre là où cette société le représente : dans ses images, ses récits et ses fêtes. Le cheval tibétain est un extraordinaire objet d’art — à condition de ne pas confondre l’animal réel et sa doublure symbolique.

Le cheval du vent (lungta), un cheval qui porte les prières

Sur les cols, les toits et les ponts du monde tibétain flottent des drapeaux de prière. Au centre du plus répandu d’entre eux figure un cheval portant sur son dos trois joyaux flamboyants : le lungta, littéralement « cheval de vent » (lung, le vent ou l’air ; ta, le cheval). Le cheval y symbolise l’énergie, la force et la capacité à transformer l’infortune en fortune ; les trois joyaux renvoient au Bouddha, au Dharma et à la Sangha, et le cheval prend place parmi les Quatre Dignités (dragon, garuda, tigre, lion des neiges). Le vent, en agitant les drapeaux, est censé disperser prières et bénédictions jusqu’à ce que l’image s’efface — et l’on hisse alors de nouveaux drapeaux, souvent au Losar, le Nouvel An tibétain.

Deux choses méritent l’attention de l’anthropologue. D’abord, le lungta est un motif antérieur au bouddhisme, rattaché au fonds Bön : le cheval spirituel précède le cheval religieux codifié. Ensuite, dans une même culture coexistent sans contradiction un cheval de chair, concret, monté et fait courir sur les plateaux, et un cheval cosmique, vecteur d’énergie et de chance. Pour une revue attentive à ce qui se transmet, l’image est parlante : la prière confiée au vent, l’image qui se dissout et que l’on renouvelle, disent quelque chose d’une transmission qui passe à travers le cheval sans jamais s’y figer.

Cette coexistence n’est pas un simple décor symbolique plaqué sur une réalité matérielle. L’ethnographie du pastoralisme de l’Amdo montre au contraire que, dans la pratique quotidienne des éleveurs, les gestes techniques et les gestes religieux s’entrelacent : le soin porté aux bêtes est façonné par une éthique bouddhique dont le principe de compassion envers les animaux est le cœur (Coma-Santasusana, 2024). Le cheval de chair et le cheval de vent ne sont donc pas deux mondes séparés — ils tiennent ensemble dans le même geste d’élevage.

L’art pariétal et le mythe du « fossile vivant » : attention au bon cheval

C’est ici qu’il faut réparer une confusion tenace. Le récit du cheval « sorti d’une peinture rupestre », du « fossile vivant » échappé de la préhistoire, ne concerne pas le Nangchen : il concerne le cheval de Riwoché, que Peissel décrit en 1995. Le Riwoché est un tout autre modèle — robe dun, marques primitives (raie de mulet, zébrures aux membres), crinière dressée, tête anguleuse — dont l’apparence archaïque a fait spéculer sur un chaînon entre le cheval sauvage pléistocène et le cheval domestique, par comparaison avec les chevaux des grottes de Lascaux ou de Chauvet.

Cette hypothèse séduisante a fait long feu. Le Riwoché est aujourd’hui compris pour ce qu’il est : un poney de bât et de selle domestiqué de longue date, géographiquement isolé — non un fossile vivant. Un animal domestique en vie n’est jamais un fossile : il se reproduit, se déplace, échange des gènes et répond aux choix des éleveurs.

Il y a là une ironie que l’anthropologie savoure. En 2011, une étude d’ADN ancien publiée dans les PNAS a montré que les robes peintes sur les parois paléolithiques — bai, noir, et même le fameux pelage « léopard » tacheté de Pech-Merle — correspondaient à des phénotypes réellement existants chez les chevaux pré-domestiques. Autrement dit : les peintres de la préhistoire étaient d’excellents observateurs du réel, tandis que les médias des années 1990 fabriquaient, eux, un mythe. Le désir de voir surgir un cheval paléolithique vivant en dit finalement plus long sur nous que sur l’animal.

L’art animalier des steppes, jusqu’au Tibet

Le cheval est enfin l’un des grands motifs de l’art animalier des cavaliers d’Asie centrale. Peissel lui-même avait relevé la survivance d’éléments d’art scythe au Tibet — cet art des steppes où le cheval, le cerf et les félins se stylisent en lignes tendues. Sans surinterpréter, on peut y lire un rappel utile : le cheval du plateau tibétain n’a jamais été un isolat clos, mais un maillon d’un immense réseau de circulations — d’animaux, d’hommes, de techniques et de formes.

Que dit la génétique sur les origines du cheval tibétain ?

C’est sans doute le point où les connaissances récentes invitent le plus à la prudence.

Les anciennes descriptions du Nangchen suggéraient une population très ancienne, isolée depuis des siècles — la fiche de référence la plus citée le dit « élevé pur depuis le IXᵉ siècle », sans ascendance mongole, arabe ni turque. C’est séduisant ; la génétique dessine une histoire plus complexe.

Une étude portant sur l’ADN mitochondrial de 2 050 chevaux, dont 290 issus de cinq populations tibétaines (Yang et al., PLOS ONE, 2018), met en évidence une grande diversité de lignées maternelles. Ses auteurs concluent que les races tibétaines modernes procèdent de l’introgression de chevaux sauvages locaux avec des populations domestiques venues d’ailleurs en Asie — tout en identifiant une lignée (baptisée K) qui suggère une part d’origine domestique locale pour certaines populations. Ni pur isolat, ni simple importation : un tissage.

De son côté, l’étude génomique de Liu et al. (2019) va plus loin encore sur l’origine : les chevaux tibétains ne descendent pas du cheval de Przewalski, mais d’une lignée distincte introduite dans la région à la faveur de l’essor du pastoralisme nomade dans le nord-ouest de la Chine, il y a environ 3 700 ans — la sélection altitudinale (EPAS1) étant intervenue ensuite.

L’idée d’une composante locale originale n’est donc pas sans intérêt. Simplement, il n’existe pas, à ce jour, de preuve permettant de transformer le Nangchen en « cheval pur et isolé depuis le IXᵉ siècle ». La notion même de « pureté » doit être maniée avec précaution en anthropologie animale : les populations domestiques n’ont cessé de circuler avec les hommes.

Comment le Tibet et la Chine parlent de ce cheval

Jusqu’ici, ce cheval nous est surtout parvenu par une voix : celle de l’explorateur occidental, relayée par la presse et complétée par la génétique. Mais ce ne sont pas les seules manières de « dire » ce cheval. Le monde tibétain et l’État chinois en parlent, eux aussi — autrement. Croiser ces regards est sans doute le meilleur moyen de comprendre ce dont on parle quand on dit « cheval de Nangchen ».

Le regard tibétain : un cheval qui fait les rois

Dans la culture tibétaine, le cheval n’a pas besoin d’un stud-book pour exister : il est au cœur des récits qui fondent l’identité collective. La plus grande œuvre de cette culture, l’épopée du roi Gesar de Ling — considérée comme l’épopée nationale tibétaine, l’une des plus longues du monde, portée par des bardes inspirés et inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2009 —, place précisément un cheval à son point de bascule. Le jeune héros conquiert le trône de Ling en remportant une course de chevaux, monté sur son coursier magique Kyang Go Karkar, cheval volant et parlant dont le destin épouse celui de son cavalier. La course n’y est pas un divertissement : elle fait le roi.

On mesure ce que cela change. Là où l’Occident rattache un cheval à une race et une race à un registre, la culture tibétaine attache d’abord le cheval à un rôle : monture du héros, instrument de la souveraineté, partenaire d’une prouesse. C’est ce même cheval-là — celui qui donne rang et prestige — que l’on retrouve, à hauteur d’hommes ordinaires, dans les grandes fêtes équestres de Yushu ou de Litang, et dans le travail quotidien des éleveurs, où l’animal se comprend d’abord à travers le lien qu’on tisse avec lui (Coma-Santasusana, 2024). Fait notable, les noms locaux du cheval de la région ne renvoient pas à une race mais à un lieu et à une allure : on l’appelle « cheval des hauts plateaux » ou « cheval de Geji » (格吉马), du nom d’une contrée du pays de Yushu.

Il existe un texte plus ancien encore, et plus révélateur pour notre propos. Un récit rituel tibétain des IXᵉ-Xᵉ siècles, « L’histoire de la séparation du kiang et du cheval » (connu par les traductions de Rolf Stein, 1971, et de Brandon Dotson, 2022, et analysé par Coma-Santasusana, 2024), raconte comment le cheval et le kiang — l’âne sauvage du plateau — étaient frères, avant que l’un ne gagne la vie sauvage et l’autre le pays des hommes. Deux détails y sont précieux. D’abord, la domestication n’y est pas une capture, mais une alliance que le cheval propose lui-même à l’homme, chacun compensant la faiblesse de l’autre ; et une première tentative, où une jument refuse d’être nourrie et saisie, échoue — « la domestication n’est pas possible sans la volonté de la jument ». Ensuite, le cheval y est un psychopompe : il promet de porter son maître sa vie durant et au-delà, vers le pays des morts, fonction qu’il tient dans le rite funéraire pré-bouddhique.

Voir également

Deux choses méritent d’être soulignées. L’ironie, d’abord : le récit occidental fait du Nangchen un cheval « pur depuis le IXᵉ siècle » ; or le véritable document tibétain de ce temps n’est pas un registre de race, mais un texte funéraire qui pense le cheval comme un allié consentant et un guide vers l’au-delà. La profondeur, ensuite : que la tradition raconte elle-même la domestication comme un pacte réciproque supposant le consentement de l’animal, c’est exactement ce que redécouvre l’éthologie contemporaine — un animal domestique n’est pas une matière passive, mais un partenaire de relation. On notera au passage que le coursier de Gesar, Kyang Go Karkar, porte dans son nom l’écho du kiang : le cheval des héros n’a jamais tout à fait oublié son frère sauvage.

Le regard chinois : une « ressource génétique » d’État

La Chine, elle, en parle dans une tout autre langue : celle de la zootechnie et de la politique des ressources. L’ouvrage de référence est le monumental Zhi des ressources génétiques des animaux d’élevage de Chine (《中国畜禽遗传资源志·马驴驼志》, volume chevaux-ânes-chameaux, 2012), établi par la Commission nationale des ressources génétiques animales à partir du deuxième recensement national.

Sa notice est éclairante à plus d’un titre. D’abord, le Nangchen n’y figure pas comme une race : « Nangchen » (囊谦) y est l’un des quatre comtés — avec Zadoi, Yushu et Chindu — qui forment l’aire centrale du cheval de Yushu, le long des vallées d’affluents du Mékong et du fleuve Tongtian. Autrement dit, ce que l’Occident a pris pour le nom d’une race est, dans la nomenclature chinoise, le nom d’un territoire.

Ensuite, la Chine ne classe pas ses chevaux comme le fait la tradition occidentale du stud-book. Elle les range selon leur statut de ressource (races locales, races cultivées, races introduites — le Yushu est une « race locale »), selon leur type écologique (steppe, désert, forêt, montagne — le Yushu est un « cheval de montagne » et un « cheval du haut plateau Qinghai-Tibet ») et selon leur usage (selle, trait, bât, mixte — le Yushu est dit « à usage mixte selle-trait »). C’est une tout autre façon de découper le monde équin : par l’écologie et la fonction, non par la généalogie.

Enfin — et c’est peut-être le plus intéressant pour notre sujet —, la notice chinoise est plus franche que le récit occidental sur les mélanges. Elle décrit bien un cheval « ancien », formé dans un milieu longtemps « fermé » sur le plan socio-économique ; mais elle précise aussitôt que du sang extérieur a pu être introduit lors des contacts avec l’empire tibétain (Tubo) puis les Mongols, et surtout qu’à partir des années 1960, des lots de chevaux venus d’autres régions du Qinghai ont été délibérément croisés avec les chevaux de Yushu, jusqu’à l’arrêt de ces croisements dans les années 1980. Le registre d’État documente ainsi lui-même le métissage que confirmera la génétique — et ruine, par un autre chemin, le mythe du pur isolat.

Ce vocabulaire n’est pas neutre. En parlant de ressource génétique et de patrimoine de races, la Chine inscrit le cheval de Yushu dans une politique de conservation de grande ampleur (recensements nationaux, fermes de conservation, banques de matériel génétique), où l’animal devient un capital stratégique de « sécurité des semences ». Le cheval y est un objet de gouvernement autant qu’un être vivant.

Trois voix, un seul cheval

On tient là, réunies, trois manières de constituer le même animal en objet. Pour les éleveurs et la culture tibétaine, il est un partenaire, une monture de héros, un support de prestige et de lien. Pour l’État chinois, il est une ressource génétique locale à inventorier, classer et conserver. Pour l’explorateur et les médias occidentaux, il fut une race rare et « pure », un isolat presque légendaire. Aucune de ces voix n’est fausse ; aucune ne suffit seule. Et c’est précisément leur écart qui rend la question suivante inévitable.

Le Nangchen est-il vraiment une race ?

C’est probablement une des questions à poser avant de le présenter comme tel.

La réponse actuelle est prudente : non, le Nangchen n’est pas reconnu comme une race distincte par les principales classifications zootechniques. Il est généralement intégré au cheval de Yushu ou au complexe plus large des chevaux tibétains.

Loin de l’appauvrir, ce constat ouvre une question bien plus riche : comment une population animale devient-elle une « race » ?

Une race n’est pas qu’une réalité biologique. C’est aussi une catégorie créée et stabilisée par les humains — éleveurs, administrations, organismes de sélection, scientifiques, et parfois médias. Dans le cas du Nangchen, la catégorie locale (ce que reconnaissent les éleveurs), la catégorie savante (ce que valide la zootechnie chinoise) et la catégorie médiatique (ce qu’a construit le récit d’exploration) ne se superposent pas. C’est exactement là que l’anthropologie rejoint l’éthologie : pour comprendre un animal domestique, il faut étudier ensemble son corps, son comportement, son environnement et les relations sociales dans lesquelles il est élevé.

Le Nangchen face aux défis contemporains

Les hauts plateaux connaissent des transformations profondes : évolution des modes de vie pastoraux, politiques d’aménagement, mutations économiques, changement des pratiques d’élevage. À partir des années 1990, l’élevage du cheval de Yushu a d’ailleurs été découragé par les autorités, et ce type de cheval est devenu rare — sans être classé comme menacé.

Ces mutations ne sont pas neutres pour la relation entre les éleveurs et leurs bêtes. L’anthropologie du pastoralisme de l’Amdo décrit un contexte d’intensification de la production et d’intégration marchande de l’élevage orchestrées par l’État chinois, qui met sous tension l’éthique bouddhique de compassion envers les animaux (Coma-Santasusana, 2024). Contraints d’abattre et de vendre leurs bêtes au marché, les éleveurs déploient en retour des stratégies d’évitement, de mise à distance et de compensation — jusqu’à des pratiques de « rachat de vies » qui préservent certains animaux de la mort. Or c’est précisément dans cette relation — faite de savoir-faire, de gestes et d’égards — que réside une bonne part de ce qui « façonne » un cheval de plateau. Transformer l’élevage, c’est aussi transformer, à terme, l’animal lui-même.

Ces évolutions rappellent une question classique de conservation : préserver une population ne revient pas nécessairement à la transformer en race standardisée. La diversité génétique, les savoir-faire d’élevage, les usages et les fêtes constituent, eux aussi, un patrimoine. Comme le résume bien une formule entendue chez les chercheurs qui documentent les chevaux oubliés : la vraie question est de savoir quels chevaux nous nommons, comptons et gardons en mémoire — et lesquels nous laissons disparaître sans même dire leur nom.

Pourquoi le cheval de Nangchen fascine-t-il encore ?

Parce qu’il condense plusieurs histoires en une seule.

C’est l’histoire d’un cheval de montagne, éprouvé par un milieu extrême. C’est celle d’un animal domestique, façonné par les mains et les goûts des éleveurs du Kham. C’est celle d’un objet anthropologique, dont la valeur ne se comprend pas hors de la société qui l’élève et le célèbre. C’est enfin l’histoire d’une rencontre entre deux regards : celui des populations locales, pour qui le cheval appartient à un système pastoral vivant, et celui des explorateurs et des scientifiques, qui ont voulu le classer, expliquer son origine et mesurer son exception.

Le Nangchen n’est donc peut-être pas la « race mystérieuse » de certains récits d’aventure. Il est plus intéressant que cela : une population équine tibétaine liée à un territoire, à des pratiques d’élevage et à une histoire culturelle, dont certains traits sont cohérents avec les adaptations remarquables des chevaux tibétains à la haute altitude. Et c’est ce croisement entre écologie, comportement, génétique et culture — du gène EPAS1 au cheval du vent — qui en fait un sujet passionnant pour quiconque regarde le monde à travers le cheval.

À retenir

  • Origine : comté de Nangqên (Nangchen), dans le Kham tibétain, aujourd’hui au Qinghai (Chine).
  • Milieu : hauts plateaux, souvent au-delà de 4 000 m.
  • Type : petit cheval tibétain décrit comme fin, agile et endurant.
  • Usages traditionnels : travail pastoral, déplacement, courses des grandes fêtes équestres.
  • Révélation au public occidental : travaux de Michel Peissel (1992–1994) ; à ne pas confondre avec le cheval de Riwoché (1995), auquel appartient le récit du « fossile vivant ».
  • Adaptation à l’altitude : réelle et documentée au niveau génomique chez les chevaux tibétains (gène EPAS1) ; la « capacité pulmonaire double » du Nangchen reste une observation de presse, non une donnée établie.
  • Statut : pas une race distincte reconnue par la FAO ; rattaché au cheval de Yushu / aux populations tibétaines. Dans la zootechnie chinoise officielle, « Nangchen » désigne un comté, non une race.
  • Trois regards : partenaire et monture de héros (Tibet) ; ressource génétique locale à conserver (État chinois) ; race rare et « pure » (récit occidental) — trois façons de constituer le même cheval en objet.
  • Dimension culturelle : le cheval tibétain est aussi un cheval d’art et de rite — le lungta, « cheval du vent », des drapeaux de prière.
  • Intérêt anthropologique : un cas d’école de la manière dont un animal domestique est façonné à la fois par son milieu, les choix des éleveurs et les représentations culturelles — et de la façon dont se fabrique la catégorie « race ».

Questions fréquentes

Le cheval de Nangchen est-il une race reconnue ? Non. Il n’est pas individualisé comme race par les classifications zootechniques internationales et se trouve généralement rattaché au cheval de Yushu, une variété locale du poney tibétain, elle-même considérée comme « non menacée » par la FAO.

Le cheval de Nangchen est-il le même que le cheval de Riwoché ? Non, et c’est une confusion fréquente. Les deux ont été décrits par Michel Peissel, mais le Nangchen est un cheval fin et rapide de type « coursier », tandis que le Riwoché est un poney trapu à marques primitives, un temps présenté à tort comme un « fossile vivant » proche des chevaux des grottes de Lascaux et Chauvet.

Le cheval de Nangchen a-t-il vraiment des poumons plus grands ? Peissel a rapporté un cœur et des poumons hypertrophiés, jusqu’à « une capacité pulmonaire double ». C’est une observation de terrain relayée par la presse des années 1990, non une mesure validée. En revanche, l’adaptation des chevaux tibétains à l’hypoxie de haute altitude est, elle, confirmée par la génomique (gène EPAS1).

Qu’est-ce que le « cheval du vent » ? Le lungta (« cheval de vent ») est un cheval symbolique portant trois joyaux, figuré au centre des drapeaux de prière tibétains. Motif antérieur au bouddhisme, il incarne l’énergie et la chance, et le vent est censé disperser les prières qu’il porte.

Sources

  • Liu, X., Zhang, Y., Li, Y., et al. (2019). « EPAS1 Gain-of-Function Mutation Contributes to High-Altitude Adaptation in Tibetan Horses. » Molecular Biology and Evolution, 36(11), 2591–2603. (138 génomes ; EPAS1 comme principal signal de sélection ; lignée introduite il y a ~3 700 ans, distincte du cheval de Przewalski. Co-auteur : Ludovic Orlando.)
  • Yang, L., Kong, X., Yang, S., et al. (2018). « Haplotype Diversity in Mitochondrial DNA Reveals the Multiple Origins of Tibetan Horse. » PLOS ONE, 13(7), e0201564. (2 050 chevaux, dont 290 tibétains ; origines multiples et introgression.)
  • Pruvost, M., Bellone, R., Benecke, N., et al. (2011). « Genotypes of Predomestic Horses Match Phenotypes Painted in Paleolithic Works of Cave Art. » PNAS, 108(46), 18626–18630 (Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research, Berlin ; réplication à l’Université de York). — Les robes peintes au Paléolithique, dont le « léopard » de Pech-Merle, correspondaient à des phénotypes réellement existants (9 loci de couleur, 31 chevaux pré-domestiques).
  • Coma-Santasusana, M. (2024). Troupeaux de vie. Étude anthropologique d’une communauté pastorale dans le nord-est du Tibet. Thèse de doctorat, INALCO / IFRAE, soutenue le 4 nov. 2024 (dir. Françoise Robin et Charles Stépanoff), 343 p., en ligne sur HAL Theses. (Ethnographie du pastoralisme mobile de l’Amdo, treize mois de terrain 2016-2018. Cadre : les éleveurs « créent, maintiennent et défont les liens » qui les unissent aux animaux ; entrelacement des gestes techniques et de l’éthique bouddhique de compassion ; tension avec l’intensification marchande orchestrée par l’État et stratégies d’évitement/compensation, dont le « rachat de vies ». Ouvrage centré sur le yak, mais riche en matériau chevalin vérifié : chevaux de course spécialement nourris et espèce la plus lucrative de la région ; rubans de crinière comme marqueurs du réseau de relations ; analyse du récit rituel « De la séparation du kiang et du cheval ». Ne traite pas du Nangchen.)
  • Stein, R. A. (1971). « Du récit au rituel dans les manuscrits tibétains de Touen-houang. » In A. Macdonald (dir.), Études tibétaines dédiées à la mémoire de Marcelle Lalou, Paris, Adrien Maisonneuve, p. 479–547 (le texte du kiang et du cheval : p. 484–490). Traduction et commentaire de référence, repris par Coma-Santasusana (2024).
  • Dotson, B. (2022). « How to Read Like a Dead Horse Listens: Audience and Affect in « The Tale of the Separation of Horse and Kiang ». » Journal of Tibetan Literature, 1(1), 47–73. (Lecture guidée du récit rituel de Dunhuang ; le cheval, guide du défunt vers le pays des morts.)
  • Commission nationale des ressources génétiques animales (2012). 中国畜禽遗传资源志·马驴驼志 (« Ressources génétiques des animaux d’élevage de Chine — chevaux, ânes, chameaux »). Pékin, China Agriculture Press. (Source officielle chinoise. Notice du cheval de Yushu : rattaché au cheval tibétain, type « selle-trait », noms locaux gaoyuan ma / Geji ma ; aire centrale sur les quatre comtés de Zadoi, Nangchen, Yushu et Chindu ; histoire du croisement délibéré avec des chevaux importés du Qinghai, années 1960-1980.)
  • Épopée du roi Gesar de Ling. Épopée nationale tibétaine (émergence ~XIIe s., forme stabilisée ~XIVe s.), tradition orale vivante, inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO (2009). La conquête du trône par une course de chevaux sur le coursier magique Kyang Go Karkar en est l’épisode fondateur. (Sources : UNESCO ; Columbia University « World Epics » ; travaux académiques sur la tradition Gesar.)
  • Peissel, M. (2002). Tibet: The Secret Continent. Londres/New York, Cassell / St. Martin’s Press (Macmillan), ISBN 0-312-30953-8. (Observations de terrain à l’origine de la notoriété occidentale du Nangchen et du Riwoché ; voir p. 36.)
  • Presse d’époque : Hilchey, T., « Purebred Horse Unknown to West Is Reported in Highlands of Tibet », New York Times, 24 mai 1994 ; Simons, M., « A Stone-Age Horse Still Roams a Tibetan Plateau », New York Times, 12 nov. 1995 ; Time, « Ancient Hoofbeats », 27 nov. 1995 ; The Washington Post, 8 janv. 1996 (claim de la « capacité pulmonaire double »).
  • Fiches de référence : cheval de Yushu et cheval de Nangchen (bases de races, statut FAO / DAD-IS) ; Tibetan pony.
  • Culture et fêtes : documentation sur le lungta / cheval du vent (Tibetan Nuns Project ; Tibetpedia) ; fêtes équestres de Yushu et Litang (Facts and Details ; opérateurs et sources ethnographiques sur le rôle social des courses khampa).
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