Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a…
De la tente bédouine aux rings de show, l’histoire du pur-sang arabe est celle d’un héritage sans cesse menacé et sans cesse relevé. Retour sur deux siècles de quêtes françaises en Orient, sur quelques juments matrices et sur une question qui n’a rien perdu de son actualité : que faisons-nous de ce que l’on nous a confié ?
En février 2020, l’Association française du Cheval Arabe réunissait éleveurs, techniciens et passionnés autour d’une question simple et vertigineuse : que devient la race aujourd’hui ? Christele Derosch, éleveuse et spécialiste des origines, y ouvrait les débats par une traversée historique dont nous reprenons ici le fil. Ce texte lui doit tout ; nous l’avons remis en forme pour la lecture.
Le point de départ mérite d’être posé d’emblée. Le cheval arabe ne conduit plus les guerriers à la victoire ni les chefs de tribus dans les razzias. Il reste, çà et là, un présent diplomatique de haute valeur. Le fait qu’il ait été sacralisé — par ses références coraniques, par les traditions prophétiques — échappe désormais à la plupart de ceux qui l’approchent. Sa sensibilité, elle, continue de nourrir les passions. C’est peut-être tout ce qu’il lui reste, et c’est considérable.
Le cheptel arabe présent aujourd’hui en France, en Europe et dans le monde a quelque chose de rassurant qui trompe. Il fait oublier que ce cheval fut rare et cher, et qu’il faillit disparaître de nos pays à plusieurs reprises, au gré des guerres et des retournements politiques — réduisant à néant, chaque fois, le travail immense de ceux qui s’étaient mis à son service.
Ce qu’il est devenu tient à trois facteurs indissociables : le milieu naturel et la pertinence de la sélection opérée par les tribus des pays du Berceau ; le travail des missions d’achat en Orient, gouvernementales ou privées, prolongé par une politique volontariste des administrations ; et la passion d’éleveurs qui, génération après génération, ont su reprendre le travail de leurs prédécesseurs avec un empirisme remarquablement productif.
Aujourd’hui, beaucoup s’en remettent aux techniques nouvelles et aux avancées scientifiques pour orienter leurs programmes, raisonner leurs accouplements, conserver ou écarter un sujet. Ces outils sont précieux. Mais ils ne peuvent venir qu’en complément d’une connaissance minimale de ce qui fait la supériorité de ce cheval, améliorateur universel depuis des siècles. La preuve en est dans sa capacité à préserver ses qualités et à régénérer ses effectifs alors même qu’ils ont été périodiquement décimés.
I. La sélection bédouine : une culture avant une technique
Le cheval arabe est le produit de sélections successives engagées bien avant l’Islam. La sélection d’un cheval de vitesse, pour la chasse et la razzia, s’est opérée à partir des quelques équidés introduits dans la péninsule arabique depuis le début de notre ère. Isolées dans leurs déserts, entre Yémen et Mésopotamie, les grandes tribus bédouines ont pu conserver ce cheval, le purifier même, et exalter ses qualités par un élevage fondé sur la consanguinité — vers laquelle leur goût de la pureté autant que leur mode de vie les inclinaient. Cette sélection sera renforcée par les Arabes islamisés, après que le Prophète Mahomet eut imposé son génie militaire et politique.
Un mot d’avertissement s’impose. Le terme de « sélection », dans le contexte tribal, n’a rien du concept technologique que nous manipulons aujourd’hui. Il s’agit plutôt de la soumission à un atavisme culturel nomade. On ne sélectionne pas contre une grille : on obéit à une manière d’être au monde.
La conception arabe du « cheval de sang » nous est bien connue, grâce aux innombrables textes qui nous sont parvenus — ceux des auteurs arabes eux-mêmes comme ceux des explorateurs orientalistes venus d’Europe. Elle tient en trois exigences complémentaires : la pureté de l’origine, la qualité dans l’épreuve, la perfection de l’extérieur. Ce triptyque restera le fil conducteur de toutes les générations de voyageurs, d’acheteurs et de décideurs des pays importateurs.
Endogamie des hommes, consanguinité des chevaux
Les zootechniciens des siècles passés ont regardé avec circonspection la consanguinité largement pratiquée par les Bédouins. Buffon y était farouchement opposé. Eugène Gayot, lui, ne la repoussait pas : qu’est-ce que la consanguinité, demandait-il, sinon la loi d’hérédité agissant à plusieurs puissances cumulées ?
La logique est implacable : plus le degré de parenté est étroit entre les reproducteurs, plus les qualités se perpétuent — et les défauts avec elles. Les Bédouins appliquent à leurs chevaux ce qu’ils pratiquent dans leurs tribus, où les mariages endogames — notamment celui d’un jeune homme avec la fille de son oncle paternel — représentent près de la moitié des unions.
Leur principe est celui du pure-in-the-strain : marier entre eux les animaux d’une même lignée maternelle. Chaque tribu possédait ainsi des chevaux issus d’une ou plusieurs familles précises, qu’elle s’appropriait généralement en accolant au nom de la lignée celui de sa propre famille. C’était là toute sa fierté. Concrètement, il n’était pas rare — et cela arrive encore — de trouver dans un pedigree trois des quatre grands-parents étroitement apparentés.
Un exemple parlant. Iago, pur espagnol de la Yeguada Militar, présente un double mariage (Ursus x Gomarra) en quatrième génération, Ursus apparaissant une troisième fois à ce niveau. Ce cheval fut champion de jumping devant toutes les autres races, en franchissant deux mètres, en 1978.
Iago
Savoir lire un pedigree pour en tirer les enseignements nécessaires à la planification des mariages devrait être, pour l’éleveur, une priorité au même titre que la capacité à évaluer le modèle et les allures de ses produits. Ce sont deux lectures du même animal.
II. Deux juments, ou la mémoire longue de la race
Rodania
Parmi les inbreedings heureux que l’on retrouve aujourd’hui encore dans les pedigrees du monde entier, toutes disciplines confondues, figurent tous les chevaux d’origine Crabbet traçant sur Rodania.
Rodania est une jument du désert née probablement en 1869, capturée en 1880 lors de combats entre tribus des Sba’ah — les Roala contre les Gomussa, confédération des Anazeh. Elle portait les traces de ses blessures de guerre, détail qui n’est pas anodin. Vendue en 1881 aux Blunt, elle devint avec Dajania et Queen of Sheba l’une des juments de fondation de leur dynastie d’élevage. Ses filles — Rose of Sharon, Rose of Jericho —, ses petites-filles et ses fils se retrouvent en infusion dans les meilleurs chevaux d’Égypte, de Pologne, de Russie, d’Australie, d’Afrique du Sud, et au-delà.
Prenez ces quatre images : la tête sublime du champion WH Justice ; Cass Olé, l’Étalon Noir de notre jeunesse, qui tint le rôle-titre du film ; Sherazade Cabirat, Top Ten pour la France au championnat d’Europe d’endurance ; et le portrait d’une charismatique poulinière alezane. Cette alezane est le dénominateur commun des trois autres. Elle figure exactement trente fois dans le pedigree de Cass Olé, cent douze fois dans celui de Sherazade Cabirat, presque autant dans celui de WH Justice.
On la trouve partout : en endurance, chez les grands champions américains RO Gran Sultan et Pieraz, dans le pedigree de Persik comme dans celui du Persik australien Chip Chase Sadaqa ; en show, chez Pepita et jusqu’à deux cent seize fois chez Marwan al Shaqab ; en course enfin, bien que ses descendants ne s’expriment généralement pas sur les distances courtes — Serenity Mamlouk et Serenity Ibn Khofo, invaincu, en descendent aux États-Unis, et on la retrouve, dans une bien moindre mesure, chez Al Mourtajez.
Cherifa
Primevère, Probat, Qoheyl, Majd al Arab. Le show, l’endurance, la course : trois disciplines, une seule souche.
Même exercice avec notre lignée maternelle maîtresse en France. Qu’ont en commun une poulinière née en 1893 à Tiaret, en Algérie ; l’immense Probat, lui-même père de Piruet, champion du Monde de show et père de performers en endurance ; Qoheyl, notre meilleur représentant français aux championnats du Monde d’endurance junior ; et Majd al Arab, étalon de course contemporain très prisé ?
Tous procèdent de Cherifa. Originaire de la tribu Sba’ah et de lignée Chouimi, née en 1869, importée à Tiaret en 1874, elle ne laissa qu’un seul produit. Cette Mabrouka, née en 1878, eut quatre filles, dont Primevère — celle de 1893 — qui transmit une qualité d’une rare persistance sur plusieurs générations. Une majorité des « Grandes Dames » de l’endurance française, les poulinières de fondation, tracent plus ou moins loin sur Cherifa : Jerezana via Dielfa, Dja’lah via Djenoun, Diardob via Excelsjor, Azia bint Djebelia via Sbah Hani, pour ne citer qu’elles.
Ce que dit l’ADN
Les découvertes récentes sur l’ADN mitochondrial — transmis, rappelons-le, par la seule voie femelle — permettent aujourd’hui d’isoler, chez le cheval comme chez l’homme, les haplogroupes, c’est-à-dire les tribus primitives, et le peuple d’origine.
Haplotypes des lignées maternelles égyptiennes.
Or les variations génétiques entre les descendants de Rodania et ceux de Cherifa sont infimes. Les deux juments avaient une ancêtre commune. Fait remarquable : deux équipes de recherche menées sans concertation, celle de Mrs Bowling aux États-Unis et celle de Mme Glazewski en Pologne, sont parvenues aux mêmes conclusions.
Deux juments capturées ou vendues à la même époque, à quelques années d’intervalle, et dont la science confirme un siècle et demi plus tard ce que les pedigrees laissaient pressentir. C’est peut-être là le plus beau compliment que l’on puisse faire à l’empirisme bédouin.
III. Les missions d’achat françaises
Depuis les Croisades, la France a joui d’une situation privilégiée en Asie Mineure et au Moyen-Orient, ce qui lui permit de s’approvisionner en chevaux arabes de première qualité. Mais c’est à la fin du XVIIIe siècle que les Européens font enfin la distinction définitive entre le Cheval Arabe et les autres chevaux orientaux : avec le voyage en Arabie du zoologiste allemand Carsten Niebuhr, celui de l’orientaliste suisse Jean-Louis Burckhardt en Syrie, et bien sûr avec la campagne d’Égypte.
Les Mamelouks y impressionnèrent terriblement nos troupes. Le Mamelouk excitait notre admiration, écrira-t-on : il semblait lié à son cheval, qui paraissait partager toutes ses passions. C’est ainsi que le général Desaix prit la Haute-Égypte en 1798, après avoir monté cinq cents cavaliers sur d’excellents chevaux du pays. À la fin de son règne, l’Empereur ne montait plus que des chevaux arabes.
Une pénurie d’État
Supprimés en 1790, les Haras d’État sont rétablis en 1806. Le besoin de sang neuf se fait vite sentir : les extraordinaires chevaux ramenés par l’armée d’Égypte commencent à être hors d’état de servir, et la mode des courses gagne, à l’imitation des Anglais. En 1808, Napoléon précise qu’il aurait préféré des courses de durée aux courses de vitesse — réflexion logique de la part d’un chef militaire qui, comme Mahomet, avait pleine conscience de la valeur du fond.
Messieurs de Portes et Solanet, directeurs des dépôts d’étalons, tirent le signal d’alarme. Les reproducteurs ont été dispersés à la fermeture des haras royaux, aux prémices de la Révolution. Si les juments ont augmenté en nombre, écrivent-ils, elles ont bien régressé en qualité : le paysan livré à lui-même n’a cherché qu’à élever la taille ; il l’a obtenue, mais au prix de bêtes sans légèreté, sans force, sans vigueur.
Il devint donc évident qu’il fallait des budgets importants et des experts mandatés. Négociés souvent de haute lutte à Alep, à Constantinople ou en Égypte, les émissaires envoyés par la France ramenèrent sur deux siècles — de 1779 à 1970 — près de 480 étalons et 130 juments. Le déséquilibre s’explique : les juments n’étaient habituellement pas à vendre, et en France l’amélioration devait de toute façon s’opérer par la voie mâle.
Massoud, Nichab, Mekain
Parmi les missions les plus lourdes de conséquences, celle que conduisit M. de Portes, directeur du Haras de Pau, de 1818 à 1820, accompagné du vétérinaire Damoiseau. Ils acquirent trente-sept étalons — dont le célèbre Massoud, qui apporta une grande contribution à la création de l’anglo-arabe français — et deux juments. Parmi ces dernières, la pépite Nichab, offerte à la mission, qui travailla dix ans au Haras du Pin en croisement AA, puis treize à Pompadour en race pure. Elle mourut à vingt-huit ans.
Massoud, représenté par le comte de Bonneval dans un type Koheylan fort de squelette et de musculature. D’autres représentations, fort différentes, existent — ce qui en dit long sur ce que chaque époque cherchait à voir.
Des écuyers hors pair s’expriment alors magistralement sur ce cheval. Le vicomte d’Aure, grand promoteur de l’équitation d’extérieur, s’étonne que l’on aille chercher le type parfait du cheval chez des « hordes barbares » — avant de lever lui-même l’objection : c’est que depuis un temps immémorial, l’Arabe s’occupe spécialement de cette éducation. Le cheval n’est pas pour lui un accessoire de l’existence ni un emblème de richesse : c’est toute sa vie. Il partage avec lui ses peines et ses joies, ses fatigues et son repos. Sa noblesse est celle de son cheval ; il connaît sa généalogie et peut prouver que son ami fidèle est d’un sang qu’aucune mésalliance n’a taché.
La chute de Napoléon III en 1870 et les débuts difficiles de la IIIe République ne nuisent en rien à la fièvre acheteuse française en Orient — au contraire. Entre 1874 et 1880, différentes missions importent plus d’une centaine d’étalons et une quarantaine de juments. Le plus qualiteux est sans doute Mekain, offert à l’Empereur par le Sultan, stationné au Pin puis à Pompadour, peu utilisé malgré sa qualité et surtout en croisement, sauf en fin de vie. Un grand éleveur, Gustave Roque, lui fit confiance et lui mena les descendantes de l’illustre Nichab. Il lui rendit ce bel hommage : Mekain est beau comme la poésie. Ces naseaux qui parlent, cet œil qui rêve, cette tête réservée aux tableaux et aux légendes.
En 1872, un lot de douze juments de qualité, trouvées in extremis à la fin d’une mission infructueuse, débarque à Marseille avant de rallier Pompadour. Elles valaient les Nichab, Koheil et Warda — les meilleures parmi les meilleures. Parmi elles, une certaine Merjané. Sa première fille née en France, Berthe, n’est autre que la quatrième mère de Dénousté. Nous y reviendrons.
L’éclipse de l’anglo-arabe
Fin XIXe, début XXe : la survivance du cheval arabe en France se fait par et pour l’anglo-arabe. Le cheval arabe n’est plus qu’un pourcentage. C’est un regret que l’on doit énoncer clairement.
Dans les années 1920, certaines missions visent enfin l’achat de chevaux susceptibles de travailler en race pure — facilitées par le mandat français sur la Syrie et le Liban. M. de Madron ramène en 1925 neuf étalons, tous Anazé, ainsi que des notes de voyage passionnantes, des photographies et un rapport sur la race chevaline pure arabe.
D’autres missions approvisionnent nos haras d’Afrique du Nord. Tiaret reçoit notamment Bango, un Shammar né en 1923, toisant un mètre quarante-cinq, qui fit une carrière longue et brillante ; puis, de Syrie, El Managhi et El Obayan. Entre 1884 et 1945, Tiaret et nos dépôts algériens reçurent quelque deux cent vingt étalons.
Bango, Shammar né en 1923. Un mètre quarante-cinq au garrot, et une carrière longue et brillante.
Un effet pervers accompagne cet appétit occidental : le cheval devient en Arabie un objet de commerce, alors qu’à l’origine les étrangers ne s’en procuraient qu’à de longs intervalles et au prix de grandes difficultés. Le désert fournira avec peine les milliers de chevaux qu’on lui demande — parfois au détriment de la qualité.
En France, l’élevage se cherche et périclite. Il devient essentiel de créer un haras en Algérie, « où l’on grandirait la race sans la détériorer » : ce sera Tiaret en 1877, Sidi-Tabet en 1880. Et l’on relira ces lignes de Houel, ancien inspecteur des Haras, écrites en 1867 : face aux effets déplorables des modes changeantes, il y a au-dessus de tout la beauté vraie, la seule, la grande, l’éternelle, celle que le Créateur a imposée au type de l’espèce. Malheureusement, ajoute-t-il, cette beauté disparaît chaque jour ; bien peu de chevaux peuvent en offrir le tableau complet, et bientôt il faudra le demander à cent sujets différents. Pendant qu’il est encore temps, faisons tous nos efforts pour conserver au monde le type précieux du bon et beau cheval : il est des ruines que l’on ne peut plus relever.
Cent cinquante ans plus tard, la phrase n’a pas pris une ride. C’est ce qui la rend inquiétante.
IV. Dénousté, ou la France des courses
La guerre n’a plus besoin des chevaux. La sélection s’oriente vers les courses : dans l’entre-deux-guerres, des épreuves réservées aux pur-sang arabes s’ajoutent à celles des anglo-arabes.
La génération de 1924 est dominée par Dénousté, fils de Latif — importé d’Égypte en 1909 — et de Djaima, par le desert-bred Khouri et Dame Tartine, par laquelle il trace donc sur Merjané. Stationné à Pau jusqu’en 1948, il servit près de huit cents juments et laissa quelque quatre cent cinquante produits identifiés. Il mourut à vingt-sept ans, ayant gardé souplesse et fécondité.
Impressionné par nos arabes français de course, le gouvernement russe envoie dans les années trente une mission d’achat dans le Sud-Ouest de la France. C’est ainsi qu’un fils de Dénousté, Kann — sa mère descendant d’Asfoura — part pour la Russie. Des juments Crabbet y ont également été importées ; le mariage de Kann avec l’une d’elles, Rixalina, donnera l’héroïque Korej, qui supporta les migrations et les vicissitudes de la Seconde Guerre mondiale et resta brillant jusqu’à sa mort, à près de trente ans. Il laissa à Tersk une descendance prestigieuse : Knippel, grand vainqueur en plat, et Kankan, étroitement consanguin sur Rixalina en double grand-mère — père de la légende Persik.
Dénousté, Kann, Kankan, Persik. Quatre générations, deux pays, une guerre mondiale traversée.
De Pompadour à Tersk, puis de Tersk à Florac : la boucle se refermera en 1975.
Après la guerre, les effectifs chutent brutalement dans les pays du Berceau. Les armées se motorisent, beaucoup de nomades se sédentarisent et préfèrent l’automobile au cheval : la sélection naturelle locale est définitivement compromise. Heureusement, les Anglais ont su organiser en Égypte un efficace organisme de sélection, la Royal Agricultural Society.
Pour la France demeurent les dépôts d’étalons et jumenteries d’Afrique du Nord. Mais tout le travail de sélection conduit à Tiaret — notamment par le commandant Bardot à partir de Bango — sera presque réduit à néant en une quinzaine d’années, par l’utilisation d’étalons médiocres et une politique de dispersion. En Tunisie, on produit toujours d’excellents arabes de course, de souches autochtones ou françaises : Sumeyr, né en 1948 par Bango, et Ourour. Après cinq victoires en Tunisie, Ourour arrive en service à Tarbes en 1952, à cinq ans. Il fut peu utilisé en race pure — dix-huit poulains en dix-sept années de service, aux pires années du déclin. Mais quelle qualité. On trouve Asfoura en lignée basse, et par son père Duc, Ourour trace doublement sur Merjané et Warda.
Ourour, né en 1947. Dix-huit poulains en race pure en dix-sept ans de service — et l’un des meilleurs pères de mères de notre histoire.
V. Le creux de la vague, puis le sursaut
Le potentiel génétique immense de nos établissements d’Afrique du Nord se disperse avec les événements politiques accompagnant l’indépendance. En 1964, la commission du stud-book admet quelques juments rapatriées et l’administration acquiert trois étalons typés et réguliers en courses : In’Chaalah, Iricho et Irmak. Les éleveurs d’anglo les méprisent, leur préférant des Ba-Toustem ou Saint Laurent, de modèles plus conséquents.
L’arabe français est en voie de disparition. La jumenterie de Pompadour compte pourtant encore quelques poulinières pures arabes — mais dans les années soixante, elles ne produisent guère qu’en anglo-arabe, comme la plupart des poulinières privées. Maderba, Madonne, Magicienne, Nevada II ont davantage produit en croisement qu’en race pure. Immense regret : Nevada II est l’aïeule en lignée femelle d’au moins cinquante gagnants de Groupe 1 et, associée à Ourour, la mère de Nevadour — l’une des souches les plus recherchées au monde, « la jument d’une vie » de Renée Laure Koch.
En 1965, le stud-book n’enregistre que deux naissances en race pure. Deux.
L’une d’elles vient de Robert Mauvy, esthète, peintre et éleveur de chevaux arabes selon les lignées et les coutumes du Berceau. Puis Jacques Chalom des Cordes implante dès 1966 en Provence un élevage d’arabes polonais, beaucoup plus « beaux » que les nôtres et pourtant sélectionnés sur la course. Il fera vite des émules : de nouveaux élevages fleurissent et importent de Pologne, de Tunisie, de Hollande, du Maroc. Fait nouveau, l’étalonnage devient privé. C’est l’époque où ces nouveaux éleveurs se rebiffent contre les haras, qu’ils accusent de réduire le cheval arabe à un simple faire-valoir pour les anglos.
Promu directeur de Pompadour, Pierre Pechdo, personnellement favorable à ce renouveau, part en mission en Pologne en 1970 pour y acquérir trois étalons. Les meilleurs sujets étant réservés aux ventes aux enchères où les Américains les achètent à prix d’or, les négociations sont difficiles. Il obtient néanmoins Baj, par Negatiw et de souche basse Gazella II, ainsi qu’Elaborat et Badr-Bedur, tous deux par Comet — dont l’ancêtre Bad descendait directement de Cherifa. Un retour au bercail, donc, de notre meilleure lignée, améliorée dans le type comme les Polonais savent si bien le faire.
L’administration française tente ainsi de reprendre la main sur des éleveurs très indépendants — au moment même où les éleveurs de nombreux pays se réunissent pour créer une organisation mondiale du cheval arabe.
1972 — Création de l’Association française du pur-sang arabe. Les membres fondateurs décident d’organiser un concours international à Paris.
1973 — Première édition de ce concours, au Parc de Vincennes, à l’occasion du deuxième Salon du Cheval.
1975 — Réapparition d’un programme de courses pour arabes, et première édition de l’endurance de Florac, remportée par Persik.
1983 — Création de l’ECAHO par les principaux pays organisateurs, pour encadrer les shows, former les officiels et lutter contre les pratiques déviantes qui font alors leur apparition.
Le cheval arabe est sauvé en France, au moins en termes d’effectifs. Et les missions de fair-play et de protection des chevaux qui présidèrent à la naissance de l’ECAHO n’ont rien perdu de leur actualité.
VI. La quête était universelle
Les Français n’ont évidemment pas été seuls à chasser la cavale orientale. Des Blunt et de Crabbet Park en Angleterre au haras de Weil-Marbach en Allemagne, en passant par les importations d’Élisabeth II de Castille, celles du comte polonais Rzewuski ou du prince Sanguszko, la simultanéité et l’universalité de cette quête forment un sujet d’histoire inépuisable.
C’est de Weil que vient Bairaktar, Saklawi Jedran né en 1813, importé en 1817 : la plus ancienne lignée mâle répertoriée, dont la descendance majeure passe par Amurath Sahib et Arax.
Bairaktar, Saklawi Jedran né en 1813, importé au haras de Weil en 1817. La plus ancienne lignée mâle répertoriée.
En Amérique du Nord, la quête fut plus tardive mais non moins fervente — nombreuses importations d’Angleterre, de France, d’Égypte, puis directement du Désert entre 1898 et 1911. En Amérique centrale et du Sud aussi, même si quelques sujets y avaient été introduits dès le XVIe siècle par les Conquistadors.
Et c’est en Amérique que se développe, à partir des années cinquante, la discipline que nous appelons aujourd’hui le show — distincte des concours de modèles et allures des haras européens, fondés sur la notation d’une morphologie fonctionnelle. Elle doit beaucoup à des mesures de défiscalisation qui permettaient d’assimiler les chevaux arabes à des œuvres d’art. Le détail mérite d’être médité.
VII. Que faisons-nous de cet héritage ?
Nous avons pris l’habitude de qualifier nos chevaux par le nom des pays qui les ont sélectionnés : pur polonais, pur russe, lignée française, pur Marbach. Il s’agissait le plus souvent de haras d’État — et quand on sait le nombre de générations nécessaires pour obtenir une sélection d’élevage aboutie, on comprend qu’une vie humaine n’y suffit pas.
Chaque pays a mis en place son propre programme. Tous ont puisé aux mêmes sources et à la même époque ; les résultats ont pourtant été très différents, selon les impératifs esthétiques ou fonctionnels que chacun s’était fixés. En Allemagne, tous les étalons devaient passer cent jours à Marbach pour des tests montés dans plusieurs disciplines — El Shaklan y participa avec succès en 1979. En Pologne et en Russie, l’hippodrome est resté l’outil de sélection prioritaire ; Drug, gagnant de courses en Russie, en France et en Angleterre, deviendra plus tard champion d’Europe de show. Preuve, s’il en fallait, que la séparation n’a rien d’une fatalité.
Ghazal et Hadban Enzahi, fils de Nazeer, à Marbach en 1965.
Car c’est bien là le point. La sélection occidentale, orientée vers des compétitions sportives ou de beauté, a eu tendance à séparer deux qualités qui n’en faisaient qu’une : la beauté et la fonctionnalité. En chemin, elle a aussi négligé l’importance de la génétique et de l’étude des lignées dans les mariages. Cela éloigne le cheval arabe actuel de son mode de sélection ancestral, et surtout de l’esprit qui le portait.
De nombreux éleveurs, dans le monde, élèvent pourtant dans le but de conserver des lignées pures et un type arabe originel, sans tenir compte ni du temps ni de la mode. Ce fut le cas en France de Robert Mauvy et de Jean Deleau ; c’est encore celui de quelques rares puristes. Il faut rendre hommage à ce travail fait pour les générations futures, et destiné à préserver un capital génétique d’autant plus précieux que nous avons déjà perdu des lignées irrémédiablement.
Resacraliser
Le cheval arabe est un joyau à facettes : témoin et acteur de l’histoire des peuples, arme de guerre sophistiquée, œuvre d’art, symbole religieux, compagnon loyal, sportif accompli. Nous l’avons reçu en héritage des Bédouins qui l’ont choyé depuis les origines, puis d’hommes et de femmes émérites qui l’ont essaimé de par le monde.
Paradoxalement, il est aujourd’hui malmené autant dans les pays du Berceau, en proie à des guerres incessantes, que dans le reste du monde, pourtant riche et en paix. Dans nos sociétés matérialistes, il est parfois devenu un cheval-objet, à la merci des dérives.
Il apparaît donc indispensable — par la diffusion des connaissances, de la littérature et de l’art — de resacraliser le cheval arabe. Réapprendre à s’émerveiller devant lui. Redonner aux générations futures d’éleveurs l’envie d’étudier chaque détail de leur merveilleux héritage pour s’en inspirer au quotidien. Conscients et fiers du trésor que nous avons entre les mains, nous serons plus motivés à le préserver et à œuvrer pour son évolution — sans le dénaturer.
Le mot de la fin revient à Jean Deleau : si le cheval arabe est le plus beau, c’est parce qu’il est le meilleur, et que sa beauté n’est que la matérialisation de toutes ses qualités.
D’après l’intervention de Christele Derosch, éleveuse, lors du forum de l’Association française du Cheval Arabe, 29 février 2020. Crédits photographiques : à compléter.
J’estime que savoir lire un pedigree pour en tirer les enseignements nécessaires à la planification des mariages devrait être une priorité pour l’éleveur au même titre de d’être capable d’évaluer le modèle et les allures de ses produitsParmi les inbreeding heureux et que l’on retrouve très fréquemment dans les pedigrees du monde entier et dans toutes disciplines, encore de nos jours, il y a tous les chevaux d’origines Crabbet traçant sur Rodania.
Rodania est une jument du désert née probablement en 1869, capturée lors de combats entre tribus des Sba’ah, (les Roala contre les Gomussa ) (confédération des Anazeh) en 1880. Elle portait les traces de ses blessures à la guerre, ce qui est riche de sens. Rodania fut vendue en 1881 aux Blunt qui en firent une jument de fondation de leur dynastie d’élevage (avec Dajania et Queen of Sheba) . Ses filles (Rose of Sharon, Rose of Jericho), ses petites-filles et ses fils se retrouvent en infusions dans les meilleurs chevaux d’Egypte, de Pologne, de Russie, d’Australie, d’Afrique du Sud et dans le monde entier !
Que vous inspire la composition ci-dessus ?La tête sublime du champion WH Justice, l’Etalon Noir de notre jeunesse (le pur-sang arabe Cass Olé qui tint le rôle-titre du film), Sherazade Cabirat, Top Ten pour la France au dernier championnat d’Europe d’Endurance… et le dessin de cette charismatique poulinière arabe) …Me croirez-vous si je vous dis que cette alezane est le dénominateur commun des pedigree des trois autres ? Exactement 30 fois dans le pedigree de Cass Olé, l’Etalon Noir… 112 fois dans celui de Sherazade Cabirat … et presqu’autant dans celui de WH Justice !Elle, c’est Rodania, l’ancêtre majeure de tout l’élevage arabe dans le monde. On la trouve partout, en endurance (chez les grands champions américains RO Gran Sultan et Pieraz, dans le pedigree de Persik et dans celui du Persik australien Chip Chase Sadaqa, etc), en show (chez Pepita et même 216 fois chez Marwan al Shaqab) ainsi qu’en course bien que ses descendants ne s’expriment généralement pas sur les distances courtes. Dans cette dernière discipline, les gagnants Serenity Mamlouk et Serenity Ibn Khofo (invaincu) aux USA descendent d’elle et on la retrouve même dans une bien moindre mesure dans le pedigree d’Al Mourtajez…
Primevère – Probat – Qoheyl – Majd al Arab
Même exercice mais avec notre lignée maternelle maîtresse en France … Quel point commun entre cette poulinière née en 1893 à Tiaret, en Algérie, l’immense champion Probat (lui-même père de Piruet, champion du Monde de show et père de performers en endurance), Qoheyl notre meilleur représentant français aux derniers championnats du Monde d’endurance junior, et enfin le très prisé étalon de course contemporain Majd al Arab ?
Vous avez en fait devant vous un concentré de ce que nous a laissé le monument CHERIFA. Originaire de la tribu Sba’ah et de lignée Chouimi, née en 1869 et importée à Tiaret en 1874, elle ne laissa qu’un produit ! Cette Mabrouka (1878) eut 4 filles et notamment Primevère (notre photo) qui transmit une qualité d’une rare persistance après plusieurs générations. Ainsi une majorité des « Grandes Dames » de l’endurance française (les poulinières de fondation) tracent plus ou moins loin sur Cherifa : Jerezana (via Dielfa), Dja’lah (via Djenoun), Diardob (via Excelsjor) et Azia bint Djebelia (via Sbah Hani) pour ne citer qu’elles.
Grâce aux découvertes scientifiques récentes, et notamment celles sur l’ADN mitochondrial (qui n’est rappelons-le transmis que par la voie femelle), des tests formels permettent pour les chevaux comme pour les humains d’isoler nos haplogroupes (nos tribus primitives) de même que le peuple d’origine. Ainsi nous avons découvert que les variations génétiques entre les sujets descendant de Rodania et ceux de Cherifa sont infimes, ce qui nous prouve qu’elles eurent une ancêtre commune !
Haplotypes des lignées maternelles égyptiennes. Il est passionnant de noter, concernant la découverte du fait que Rodiania et Cherifa étaient de familles proches, que deux équipes de recherches, menées sans concertation par Mrs Bowling aux USA et Mme Glazewski en Pologne sont arrivées aux mêmes conclusions !Les Missions d’achat françaises
Depuis les Croisades, la France a toujours eu une situation privilégiée en Asie Mineure et au Moyen-Orient, ce qui lui permit de s’approvisionner en chevaux arabes de la toute première qualité. C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec le voyage de l’explorateur et zoologiste allemand Carsten Niebuhr en Arabie, de l’explorateur orientaliste suisse Jean-Louis Burckhardt en Syrie et bien sûr avec notre corps expéditionnaire français sous les ordres de Bonaparte lors de la Campagne d’Egypte que les Européens feront la distinction définitive entre le Cheval Arabe et les autres chevaux orientaux. Les Mamelouks impressionnèrent terriblement les troupes engagées : « le Mamelouk excitait notre admiration : il était lié à son cheval qui paraissait partager toutes ses passions ! » …c’est ainsi que le général Desaix prit la haute Egypte en 1798 après avoir équipé 500 hommes de cavalerie sur d’excellents chevaux du pays ! D’ailleurs, à la fin de son règne l’Empereur ne montait plus que des chevaux arabes.
Les Haras d’état (supprimés en 1790) furent rétablis en 1806, et se posa rapidement le besoin de sang neuf, les extraordinaires chevaux ramenés par l’armée d’Égypte commençant à être hors d’état de servir. La mode venait aux courses, pour imiter les Anglais. L’Empereur précise en 1808 : « j’aurais préféré des courses de durée aux courses de vitesse » … réflexion logique puisque Napoléon, chef militaire comme Mahomet, avait pleine conscience de la valeur des courses de fond !
Messieurs de Portes et Solanet, directeurs des dépots d’étalons, tirent le signal d’alarme : les reproducteurs ont été disséminés à la fermeture des haras royaux aux prémices de la Révolution Française. « Si les juments ont augmenté en nombre, elles ont bien régressé en qualité …. Le paysan, livrés à lui-même, n’a cherché qu’à élever la taille ; il a obtenu ce point, mais à quel prix ! Ces bêtes sont sans légèreté, sans forces, sans vigueur »…
Il devint donc évident qu’il fallait consacrer des budgets importants et mandater des experts pour remédier à cette pénurie. Négociés souvent de haute lutte à Alep, Constantinople, ou encore en Egypte, les émissaires envoyés en mission par la France ramenèrent sur deux siècles (1779-1970) près de 480 étalons et 130 juments.
(ces dernières n’étaient habituellement pas à vendre ce qui explique pourquoi il y en eut si peu, ajouté au fait qu’en France l’amélioration devait s’opérer par la voie mâle).
Une des missions qui eut le plus de conséquences pour l’avenir du ps arabe en France fut conduite de 1818 à 1820 par M. de Portes (directeur du Haras de Pau) accompagné du vétérinaire Damoiseau. Ils firent l’acquisition de 37 étalons (notamment le célèbre Massoud) et 2 juments. Dont la pépite Nichab, offerte à la mission, qui travailla 10 ans au Haras du Pin en croisement AA puis enfin 13 à Pompadour, en race pure. Elle mourut à 28 ans…
Massoud, représenté ici par le Comte de Bonneval, Directeur du Haras de Pompadour, dans un type Koheylan fort de squelette et de musculature (alors que d’autres représentations fort différentes existent). Massoud apporta une grande contribution à la création de l’Anglo Arabe Français.
Nichab
Des écuyers hors pair s’expriment magistralement sur le cheval Arabe, à l’instar du vicomte d’Aure, grand promoteur de l’équitation d’extérieur : je cite « Il pourra vous paraître étonnant que ce soit chez des hordes barbares que l’on aille chercher le type parfait du cheval mais votre surprise cessera lorsque vous saurez que, de temps immémorable l’Arabe s’occupe spécialement de ce genre d’éducation. Le cheval n’est pas pour lui, comme pour nous, un accessoire de l’existence ou un emblème de richesse… c’est toute sa vie, il partage avec lui ses peines et ses joies, ses fatigues et son repos. Sa noblesse est celle de son cheval, il a sa généalogie, connait ses filiations et peut prouver que son ami fidèle est de race noble et de sang qu’aucune mésalliance n’a pu tacher ».
La chute de Napoléon III en 1870 et les débuts compliqués de la IIIe République, avec notamment la Commune, ne nuirent en rien à la « fièvre acheteuse » française en Orient, bien au contraire : Entre 1874 et 1880 différentes missions importèrent un grand nombre de sujets, plus d’une centaine d’étalons et une quarantaine de juments. Un des plus qualiteux est incontestablement Mekain (offert à l’Empereur par le Sultan, stationné au Pin puis à Pompadour, peu utilisé malgré sa qualité, et surtout en croisement sauf en fin de vie). Un grand éleveur lui fit confiance et lui mena ses descendantes de l’illustre Nichab, Gustave Roque, et lui rendit ce bel hommage « Mekain est beau comme la poésie ! Que les poètes me pardonnent mais ce cheval peut se comparer à tout sans rien déshonorer … de qualité contestable dans quelques parties mais beau de cette beauté qui ne se détaille pas. Ces naseaux qui parlent, cet œil qui rêve, cette tête réservée aux tableaux et aux légendes » …
En 1872, un lot de 12 juments de qualité, trouvées in extremis à la fin d’une mission infructueuse, débarqua à Marseille avant de rallier Pompadour. Elles étaient d’une qualité égale aux Nichab, Koheil et Warda, les meilleures parmi les meilleures. Parmi elles une certaine Merjané … Sa première fille née en France, Berthe, n’est autre que la 4emère de Dénousté .
Fin XIXème et début XXème, bien que cela nous laisse certains regrets, la survivance du cheval arabe en France fut par et pour l’anglo-arabe. Le cheval arabe n’est plus qu’un pourcentage de l’anglo-arabe…
Dans les années 1920 certaines missions ont enfin pour objectif l’achat de chevaux susceptibles de travailler en race pure. Ces missions sont facilitées par le fait que la Société des Nations a placé la Syrie et le Liban sous mandat français. M. de Madron ramène en 1925 9 étalons tous Anazé ainsi que des notes de voyage passionnantes, des photos et son rapport sur la race chevaline pure arabe.
D’autres missions pour nos haras d’Afrique du Nord procurèrent d’excellents reproducteurs au Haras de Tiaret : notamment Bango, un shammar né en 1923 d’un mètre quarante cinq, qui eut une carrière longue et brillante ; et en Syrie El Managhi et El Obayan. Tiaret et nos dépots algériens reçurent ainsi quelques 220 étalons entre 1884 et 1945.
BANGO (Shammar, 1923)
EL MANAGHI
Un des effets pervers de cet appétit occidental pour les Orientaux, c’est que le cheval devint en Arabie un objet de commerce alors qu’à l’origine les étrangers s’en étaient procurés à de longs intervalles et avec de grandes difficultés. Le désert va fournir avec peine les milliers de chevaux qui lui sont demandés, au détriment parfois de la qualité.
En France, l’élevage du cheval arabe se cherche et périclite. Il devient essentiel de créer un Haras en Algérie « où l’on grandirait la race sans la détériorer ». C’est chose faite en 1877 à Tiaret et en 1880 à Sidi-Tabet. Peut-on imaginer aujourd’hui, en 2020, que ces propos de l’ancien inspecteur des Haras (Houel) datent de 1867 ? « Face aux effets déplorables des modes changeantes, il y a au-dessus de tout la beauté vraie, la seule, la grande, l’éternelle, celle que le Créateur a imposé au type de l’espèce (…) Malheureusement cette beauté disparait chaque jour, bien peu de chevaux à notre époque peuvent en offrir le tableau complet et bientôt il faudra le demander à cent sujets différents (…) Pendant qu’il est encore temps, faisons tous nos efforts pour conserver au monde le type précieux du bon et beau cheval : il est des ruines que l’on ne peut plus relever »…
La guerre n’a plus besoin des chevaux : la sélection va alors s’orienter pour les courses. Dans l’entre-deux guerres des courses réservées aux pur-sang Arabes s’ajoutent aux courses d’anglo-arabes. La génération de 1924 est dominée par Dénousté, fils de Latif, importé d’Egypte en 1909 et Djaima (par le desert-bred Khouri et Dame Tartine par laquelle il trace donc sur Merjané dont nous avons parlé précédemment). Stationné à Pau jusqu’en 1948, ayant servi près de 800 juments et laissant près de 450 produits identifiés, Dénousté meurt à 27 ans en ayant gardé souplesse et fécondité !
Impressionnés par nos arabes français de course, le gouvernement russe envoie dans les années 30 une mission d’achat en France, dans le Sud-Ouest… c’est ainsi qu’un fils de Dénousté (avec une jument descendant d’Asfoura), Kann, part en Russie… des juments Crabbet ont également été importées en Russie et le mariage de Kann avec l’une d’entre elles (Rixalina) donnera l’héroique Korej, qui supporta les migrations et vicissitudes de la Seconde Guerre Mondiale et resta brillant jusqu’à sa mort à près de 30 ans…il laissa à Tersk des descendants prestigieux : Knippel, grand vainqueur en plat, et Kankan (étroitement consanguin avec Rixalina en double grand-mère) , le père de la légende Persik !
DENOUSTE, KANN, KANKAN, PERSIK
L’arabe français doit beaucoup aux courses qui lui sont réservées et qui furent très prisées par de grands propriétaires…jusqu’à ce que se profile la Seconde Guerre Mondiale. Après celle-ci, les effectifs des chevaux arabes sont en chute libre dans les pays du Berceau : les armées du monde entier sont motorisées, beaucoup de nomades se sédentarisent et préfèrent l’auto au cheval… la sélection naturelle locale est définitivement compromise. Heureusement les Anglais ont su organiser en Egypte un efficace organisme de sélection, la Royale Agricultural Society.
Pour la France demeurent les dépôts d’étalons et jumenteries d’Afrique du Nord, cependant tout le travail de sélection effectué à Tiaret (notamment par le commandant Bardot à partir de Bango) sera presque réduit à néant en une quinzaine d’années, avec l’utilisation d’étalons médiocres et une politique de dispersion. En Tunisie sont toujours produits d’excellents arabes de course, de souches autochtones ou françaises et notamment Sumeyr et Ourour. Après 5 victoires en Tunisie Ourour arrive en service à Tarbes à 5 ans en 1952. Il fut peu utilisé en arabe pur (seulement 18 poulains en 17 années de service, aux pires années du déclin, mais quelle qualité !) On trouve en lignée basse Asfoura et par son père Duc, Ourour trace doublement sur Merjané et Warda.
OUROUR, né en 1947, un des meilleurs pères de mères !
SUMEYR (1948 par Bango)
ABLETTE par Sumeyr (1954, Jumenterie de Pompadour, lignée Zenab)
Le potentiel génétique immense de nos établissements d’Afrique du Nord va être dispersé lors des événements politiques qui accompagnent l’indépendance de ces pays… en 1964 la commission du SB admet quelques juments rapatriées d’Afrique du Nord et l’administration acquiert 3 étalons typés et réguliers en courses : In’Chaalah, Iricho et Irmak… méprisés par les éleveurs d’anglo qui leur préfèrent des Ba-Toustem ou Saint Laurent, de modèles plus conséquents.L’arabe français est en voie de disparition, pourtant la jumenterie de Pompadour compte toujours quelques poulinières pures arabes… Hélas dans les années 60, elles ne produisent guère qu’en anglo-arabe de même que la plupart des poulinières privées : ainsi des Maderba, Madonne, Magicienne, Nevada II etc ont plus produit en croisement qu’en race pure ce qui nous laisse aujourd’hui d’immenses regrets (Nevada II, rappelons-le, aïeule en lignée femelle d’au moins 50 gagnants de Groupe 1. Et, associée à Ourour, mère de Nevadour, l’une des souches les plus recherchées au monde, «la jument d’une vie» de Renée Laure Koch…)En 1965, le stud-book n’enregistre que 2 naissances en race pure. L’une d’entre elle vient de Robert Mauvy, esthète, peintre et éleveur de chevaux arabes selon les lignées et les coutumes du Berceau de race. Puis Jacques Chalom des Cordes implante dès 1966 en Provence un élevage d’arabes polonais, beaucoup plus « beaux » que les nôtres et sélectionnés pourtant sur la course. Ce dernier ne va pas tarder à faire des émules, de nouveaux élevages fleurissent et importent des chevaux de Pologne, de Tunisie, de Hollande, du Maroc… fait nouveau, l’étalonnage est devenu privé ! C’est l’époque où ces nouveaux éleveurs se rebiffent contre les haras qu’ils accusent de réduire le cheval arabe à un simple faire-valoir pour les anglos…
Promu directeur de Pompadour, Pierre Pechdo, personnellement très favorable à ce renouveau en faveur de l’arabe, est envoyé en mission en 1970 en Pologne afin d’acquérir trois étalons. La plupart des bons sujets étant réservée aux ventes aux enchères où les Américains les achètent à prix d’or, les négociations seront difficiles mais il parvient à faire l’acquisition de Baj (par Negatiw, souche basse Gazella II), Elaborat et Badr-Bedur, tous deux par Comet (dont l’ancêtre Bad descendait directement de Chérifa, donc un retour au bercail de notre meilleure lignée améliorée en type comme les Polonais savent si bien le faire).
L’administration française essaie ainsi de reprendre la main sur ces éleveurs très indépendants… alors que les éleveurs de nombreux pays viennent de se réunir pour créer une organisation mondiale du cheval arabe.
En 1972 l’Association Française du pur-sang arabe est créée et les membres fondateurs décident d’organiser un concours international à Paris dont la première édition se tiendra au Parc de Vincennes à l’occasion du 2eme Salon du Cheval, en 1973.
1975 voit la réapparition d’un programme de courses pour arabes….et la première édition de la fameuse endurance de Florac remportée par Persik… Le cheval arabe est sauvé en France, au moins en terme d’effectifs ! L’organisation des shows, règlements, formation des officiels et lutte contre les pratiques déviantes, qui font leur apparition, amènent les principaux pays organisateurs à créer dès 1983 l’ECAHO … ses missions pour le fairplay et la protection des chevaux sont toujours d’actualité aujourd’hui !
Les Français n’ont pas été seuls bien entendu à chasser la cavale orientale depuis quelques siècles… chaque pays ou presque possède une histoire toute aussi riche et mouvementée que la nôtre en la matière … des Blunt et Crabbet Park en Angleterre aux Haras de Weil Marbach (Allemagne) en passant par les importations d’Elisabeth II de Castille ou encore du comte polonais Rzewuski ou du prince Sanguszko, la simultanéité et l’universalité de cette quête est un sujet d’histoire inépuisable !
BAIRAKTAR, Saklawi Jedran né en 1813 et importé au Haras de Weil en 1817. Plus ancienne lignée mâle répertoriée. Sa descendance majeure passe par Amurath Sahib et Arax.
Cette quête fut plus tardive mais non moins fervente en Amérique du Nord (nombreuses importations d’Angleterre, de France, d’Egypte puis directement du Désert entre 1898 et 1911…) ainsi qu’en Amérique Centrale et du Sud (même si quelques sujets avaient déjà été importés par les Conquistadors au XVIème siècle)…
C’est en Amérique que se développe à partir des années cinquante la discipline que nous appelons show actuellement (distincte des concours de modèles et allures des haras européens fondés sur la notation d’une morphologie fonctionnelle), à la faveur de mesures de défiscalisation qui permettaient d’assimiler les chevaux arabes à des œuvres d’art…
Quid de cet héritage
Nous avons pris l’habitude de qualifier nos chevaux par le nom des pays qui les ont sélectionnés : pur polonais, pur russe, lignée française, pur Marbach, etc). Dans la majorité des cas il s’agissait de haras d’état, et lorsque l’on sait le nombre de générations qu’il faut pour réussir à obtenir une sélection d’élevage « idéale », on comprend bien qu’une vie humaine n’y suffit pas ! Chaque pays a mis en place son propre programme d’élevage, même s’ils ont tous puisés aux mêmes sources et à la même époque, et les résultats ont été fort différents selon les impératifs esthétiques ou fonctionnels qu’ils se sont fixés. Ainsi en Allemagne tous les étalons devaient passer 100 jours à Marbach pour des tests montés dans plusieurs disciplines tandis que l’hippodrome reste un outil de sélection prioritaire en Pologne et en Russie.
GHAZAL et HADBAN ENZAHI, fils de Nazeer, à Marbach en 1965
Le grand sire El Shaklan a participé avec succès en 1979 aux tests des 100 jours de Marbach
DRUG, étalon d’exception gagnant de courses en Russie, en France et en Angleterre mais également plus tard Champion d’Europe de Show !
De nombreux éleveurs dans le monde élèvent dans le but de conserver des lignées pures et un type arabe « originel » ou « classique » et ne tiennent compte ni du temps, ni de la mode ! C’est ce que firent en France Robert Mauvy et Jean Deleau notamment – et quelques rares puristes qui demeurent heureusement aujourd’hui. Je rends hommage à ce travail pour les générations futures, perpétué dans l’objectif de préserver un capital génétique particulièrement important au regard des lignées que nous avons déjà irrémédiablement perdues.
La sélection occidentale orientée vers des compétitions sportives ou de beauté, a eu tendance à séparer les deux qualités fondamentales : beauté et fonctionnalité, tout en oubliant aussi l’importance de la génétique et de l’étude des lignées dans les mariages, ce qui éloigne le cheval arabe actuel de son mode de sélection ancestral, dans l’esprit originel.
En conclusion, le Cheval Arabe est un joyau aux multiples facettes : témoin et acteur de l’Histoire des peuples, arme de guerre sophistiquée, œuvre d’art, symbole religieux, compagnon loyal, sportif accompli … nous l’avons reçu en héritage des peuples bédouins qui l’ont choyé depuis les origines puis des personnes émérites qui l’ont essaimé de par le monde et fait évoluer jusqu’à nos jours. Paradoxalement le Cheval Arabe est mis à mal actuellement autant dans les pays du berceau qui sont en guerres incessantes, que dans le reste du monde pourtant plutôt riche et en paix. Dans nos sociétés matérialistes il est devenu parfois un cheval « objet », à la merci des dérives.
Il m’apparait indispensable, par la diffusion des connaissances, de la littérature et de l’art, de RESACRALISER le Cheval Arabe. Réapprendre à s’émerveiller devant lui. Redonner envie aux générations futures d’éleveurs d’étudier chaque détail de leur merveilleux héritage pour s’en inspirer dans leur travail au quotidien. Ainsi conscients et fiers du trésor entre nos mains, nous serons plus motivés à le préserver et œuvrer pour son évolution positive, sans le dénaturer !
C’est à Jean Deleau que j’emprunterai le mot de la fin : « Si le cheval Arabe est le plus beau, c’est parce qu’il est le meilleur et que sa beauté n’est que la matérialisation de toutes ses qualités »…
Laurence Boccard dirige la rédaction d'ABC du Cheval, qu'elle a repris en 2016. Formée à l'anthropologie sous la direction de François Laplantine, elle regarde le cheval comme un objet total : biologique, technique, culturel, intime. Longtemps au contact du monde équestre, de la presse à l'organisation de grands rendez-vous internationaux (avec un faible assumé pour le pur-sang arabe), elle souhaite faire de ce site un média qui explore le cheval sous tous ses angles, sans œillères, et avec une seule ligne rouge : le bien-être de l'animal.